23
Sep
08

Chapitre 4 – Mettre la table

Le soleil commençait à s’abaisser sur l’horizon. Dans quelques heures, il n’allait plus être qu’un souvenir discret qu’il y eut jour. Les montagnes étaient fort enneigées, peu touchées par la chaleur du soleil qui se faisait ressentir dernièrement. Signe que la nature n’était pas tout à fait prête à délaisser l’hiver. Le chalet ne faisait pas exception et il y avait encore une bonne couverture de neige sur le sol entourant le bâtiment. Néanmoins, l’air moins froid des derniers jours donnait une aura de jours meilleurs, une évaporation des sentiments ardus face à la saison hivernale qui s’effaçait peu à peu. Le chalet était constitué d’une armature – si l’on peut dire – de bois sec qui semblait vouloir craquer sous les températures extrêmes, mais résistait. Il était constitué de deux étages. Sur l’étage supérieur, il y avait 2 chambres  et une pièce qui faisait office de débarras aidé par l’aspect d’un grenier qu’elle possédait. À l’étage principal se trouvaient tous les commodités: un petit salon avec de nombreux coussins dépareillés (provenant de divers dons ou ensembles de salon vivant des jours heureux dans un dépotoir quelque part) et un téléviseur pour qui les mots « technologie », « numérique » ou « haute définition ne faisait aucun sens. Néanmoins, il ne possédait pas d’oreilles de lapin et semblait, malgré l’épaisse couche de poussière qui le recouvrait, fonctionner encore. Il était fermé. Il y avait la salle des commodités: toilettes, bain qui faisait aussi office de douche et évier douteux. Douteux parce que le fond était dévoré par la rouille et on se demandait si – lorsqu’il n’y avait pas personne – une créature avait dévoré le fond de l’évier pour y laisser des marques rouge et brunes plutôt terrifiantes. De plus, la pièce des commodités avaient un aspect film d’horreur: la petite lumière bleutée qui devait illuminer la pièce avait tendance à grésiller, parfois se fermer quelques secondes sans explications et donnait à la salle un aspect froid à longueur d’année. En entrant dans le chalet plus tôt, Philippe s’était exclamé qu’ils devraient tourner le prochain « Saw » ici, ça serait l’ambiance idéale pour un film gore. L’action était davantage dans la plutôt grande salle à manger/cuisine qui était illuminé par une ampoule régulière, mais surtout par la superbe vue qui menait sur le lac qui dégelait tranquillement, les montagnes encore éclairées par le soleil couchant et le grand balcon. Mais lorsqu’ils entrèrent, ce n’est pas la vue qui les marqua le plus. Du moins, à part pour Audrey, la femme de Frédéric qui était subjugué par l’immensité de la vue. Non, tous étaient plutôt énervés par le fait que rien n’avait changé ou presque. Les couleurs, les objets, les ambiances, les odeurs… Tout était identique ! Tout d’un coup, c’était un retour de presque 20 ans en arrière. Quelque part, ça leur plaisait. C’était tellement plus simple à cette époque… Pas de comptes, pas d’assurances, pas d’enfants, pas de conquêtes, pas de maisons. La paix, tout simplement. L’insouciance du moment.

On apposait les victuailles sur la table. Il y en avait pour une armée, c’était peu de le dire. Les choix de nourriture étaient variés : ça allait du simple et classique sandwich pas de croûte à des crevettes avec une sauce asiatique dont l’effluve rendait tout le monde – sauf Julie qui était allergique aux fruits de mer – gaga. Personne n’allait mourir de faim ce soir, c’était clair. Ni de soif. 10 bouteilles de vin ornaient la table. Une folie de Philippe qui avait réussi à avoir de superbes prix… grâce à une ex qui travaillait à la SAQ. Ils avaient aussi acheté café, tisanes, thés et jus pour la petite et pour ne pas boire que de l’alcool. Tranquillement, on commençait à s’attabler. Pourtant, alors que le chalet grouillait de vie et que tous discutaient en préparant le festin, personne ne parlait vraiment de sa situation. On parlait de bouffe, de vins, de paysages, de photo et même d’ordinateurs… mais pas de leur vie. À croire qu’il fallait garder le suspense pour plus tard.

Tous s’assirent à la table et riaient en continuant de badiner. Sophie versait du vin dans les coupes de chacun des invités.

– Moi ‘si, j’en veux ! s’exclama la petite Joëlle qui regarda le liquide rouge dans la coupe de sa mère de manière intéressée.

– Pas question chérie, ce n’est pas bon pour les enfants. Ça leur donne plein de boutons plein de pus. Quand tu les pètes, ils sont tous verts et ils coulent.  Tu ne veux pas avoir plein de boutons, hein ?

– Ouach !

– C’est ce que je pensais.

Sophie se pencha vers Laurence, amusée et dégoûtée à la fois. Elle murmura:

– Tu es diabolique.

– Peut-être, mais elle ne me le demandera plus de la soirée.

Une fois que les verres de chaque personne furent remplis de nectar de raisin fermenté, Caroline tapota son verre avec sa cuillère tout en se levant. Tous eurent un petit sourire. Frédéric osa dire l’image que tous avaient en tête en entendant ceci:

– C’est quoi Caro ? On es-tu à un mariage ? Faut-tu qu’on embrasse la personne à côté de nous ?

Il regarda sa femme qui était plus ou moins amusée, son attention plus tournée vers la charmante brunette qui attirait l’attention de tous.

– Très drôle, Fred ! Non, je voulais qu’on porte un toast —

– On s’en doutait, dit Étienne avec complicité.

– Merci, Étienne. Alors, je voulais qu’on porte un toast à celui qui nous a réuni. Peut-être pas de la manière la plus agréable qui soit… mais il nous a permis de nous revoir. Simon… On…

Il y eut un silence de malaise. Tout d’un coup, c’était la capsule hommage aux morts de cette cérémonie de retrouvailles. Tous baissèrent la tête ou eurent une pensée pour le disparu.

– On ne saura jamais pourquoi tu es parti aussi vite. Tu as toujours été mystérieux alors… Pourquoi ça changerait ? (Voyant que la plaisanterie macabre ne faisait sourire personne, elle baissa la voix, émue.) On voulait te dire que malgré tout, on t’aime et je pense qu’on aurait préféré que tu sois là avec nous plutôt que… On ne sait où. À Simon, notre grand poète contemporain qu’on a perdu !

– À Simon !

Ils levèrent tous leur verre et burent une gorgée de vin, une des plus acides de leur vie. Pour Thomas, elle semblait faire plus mal que les autres. Ses joues déjà vermeilles au naturel devinrent cramoisies. Il ne semblait pas pleurer pourtant. En fait, il pensait et ses pensées faisaient plus mal que le deuil qu’il vivait. Il reprit rapidement une deuxième gorgée du vin australien, espérant que celle-là fasse passer la grande douleur qui le tenaillait. Malheureusement, l’effet ne fut pas aussi drastique qu’il l’aurait souhaité. Caroline se rassit et elle reprit la parole de manière plus pimpante cette fois:

– Bon, maintenant que le « sain » esprit ou… Non, pardon Simon, l’esprit tordu veille sur nous…(Cette fois, sa blague eut plus de succès.) Je propose qu’on fasse un tour de table rapide et qu’on dise chacun notre tour ce qu’on fait dans la vie et notre statut matrimonial peut-être. Alors, qui commence ? (Elle se tourna vers son ami athlétique à sa droite.) Frédéric, peut-être ?

– Mouais… Je peux ben !

Il poussa un rire gras qu’il fut le seul à faire. Pendant ce temps, tout le monde commença à piocher dans la nourriture, attendant que Frédéric parle.

– Bon ben, comme vous l’avez vu, je suis marié avec cette femme. Elle s’appelle Audrey. Donc, à moins que tous vos conjoints ou conjointes aient décidé de ne pas venir aujourd’hui, je vous « clenche » niveau statut matrimonial.

Il poussa encore son rire gras. Plusieurs eurent un rire jaune et pendant ce moment de malaise, Thomas se pencha vers Étienne qui était à sa gauche et dit d’un ton aigri :

– Il faut toujours qu’il se vante, hein ?

– Tu dis…

– Non, sérieusement, je suis marié depuis… 8 ans, hein ? Ça va faire 8 ans qu’on est mariés cette année ?

– Rassurant de voir qu’il faut que tu me le demandes, fit Audrey d’un ton sarcastique.

Caroline s’exclama sous les rires de l’Assemblée:

– Mais ne t’inquiète pas ! C’est qu’il n’est pas habitué d’être accoté depuis autant de temps, hein Fredou ?

– Gna gna gna !

Les rires continuèrent de plus belle.

– Bon, je peux continuer ?

– Oui, oui, fit Sophie en terminant de glousser.

– Bon ben c’est ça, je suis marié, on vit dans une belle maison à Granby qu’on s’est « pognés » il y a peu de temps et ma femme travaille dans le milieu de l’édition…

– Et tu fais quoi ? demanda Étienne en fourrant un bout de pain dans sa bouche.

– Pffft ! Ben je travaille dans le domaine du sport.

– C’est pas étonnant, répliqua Philippe, mais en tant que joueur ?

– Coudonc, chéri, es-tu gêné de leur dire ce que tu fais dans la vie ?

– Nonon ! Je… Je…

Il avala une gorgée de vin et essuya les quelques larmes de sueur qui commençaient à naître sur son front.

– Je suis professeur d’éducation physique dans une polyvalente.

Aussitôt, il baissa la tête de honte, fixant une feuille de salade dans son assiette. Thomas dit doucement:

– Ben, c’est pas mal. Mais tu n’as pas été joueur professionnel de football finalement ?

– Non…

Il finit par prendre sa fourchette et dévorer hargneusement cette feuille de salade qui se moquait de lui. Frédéric avait honte de ce qui était advenu de sa carrière. Il s’était promis de rejoindre la LCF (Ligue canadienne de football) après le collégial. Particulièrement pour les Alouettes de Montréal. Malheureusement, à la veille du camp de sélection des joueurs, il avait décidé que ça serait correct de conduire malgré les 3 bières et demi qu’il avait dans le corps. Idée qu’il regretta lorsqu’il se planta dans le décor. Il évita une tragédie qui aurait pu le mettre dans un fauteuil roulant pour de bon, mais se retrouva tout de même quelques mois dans un fauteuil plus un an et demi de réhabilitation. Jamais plus il ne pourrait courir comme avant avec la même célérité, un désavantage sérieux pour le joueur d’offensive qu’il souhaitait être. Ainsi, adieu les rêves de carrières professionnelles. Il dut se tourner vers un plan B. Or, avec ses notes, il n’eut d’autre choix que de penser à être professeur d’éducation physique pour le secondaire. Alors qu’encore à son âge il aurait pu être entouré de grands joueurs et de superbes meneuses de claques, il se retrouvait avec des morveux impolis et avec la volonté de bouger d’un escargot. Et les regards de compassion de ces anciens camarades ne l’aidaient pas à se sentir mieux. Il désirait vivement qu’on passe à quelqu’un d’autre.

Caroline sentit l’embarras de Frédéric et elle se tourna vers la prochaine personne à la droite de Frédéric, Julie. Celle-ci mangeait discrètement tout en ayant un regard désolé pour Fred. Elle vit le regard de Caroline qui semblait lui dire: « Allez, c’est à toi ! » Aussitôt, elle voulut se cacher sous le tapis mais trop tard, les regards se tournaient tous naturellement vers la blonde aux lunettes minces lunettes. Julie avait néanmoins changé et ses cheveux étaient beaucoup plus courts qu’avant où elle portait – selon Laurence et Caroline – d’horribles couettes qui lui donnait un air de tyrolienne, détonnant dans une polyvalente disons. Aujourd’hui, la femme semblait plus en forme et ses cheveux plutôt courts lui faisaient bien. Elle restait frêle, fragile et timide, mais elle ressemblait plus à une femme qu’à une fillette.

– Moi ? fit-elle. Mon dieu, il n’y a pas grand chose à dire. Euh… Je travaille dans l’aide humanitaire.

– Wow ! fit Sophie réellement impressionnée. Tu as dû voir du pays en s’il vous plaît !

– J’ai voyagé, oui.

Elle sourit timidement, les souvenirs de ces quelques périples revenant dans sa mémoire au même moment.

– Tu es allée où ?

– Je suis allé à Haïti à quelques reprises, au Kenya, au Qatar et… en Éthiopie. Mais dernièrement, j’ai plus travaillé dans les bureaux d’organismes au Québec.

– Wow !

– Puis, pour les amours ? demanda Caroline curieuse.

– Rien de spécial.

Philippe eut un regard interrogateur:

– Ça veut dire quoi ça ?

– Ben… Je suis célibataire.

– Ah !

Il ne fut pas surpris. Ce qui l’aurait surpris, ça aurait été le contraire: elle, en couple… Il faudrait pour ça qu’elle détruise tous les murs de gêne qu’elle met devant elle. Ils semblaient si épais que mis à part un super-héros pouvant passer au travers des murs, ça semblait impossible. Il se disait que, probablement, Julie finirait sa vie seule, entourée de chats pour lui tenir compagnie. L’image semblait cruelle, mais les réactions de la femme lui donnaient raison selon lui.

Puis, Sophie sentit que c’était à son tour. Sophie avait beaucoup changé depuis qu’elle était une jeune adulte. Elle avait tout d’abord mis quelques touches de rouge à ses cheveux, des touches très belles, bien harmonieuses. On avait l’impression que c’était sa couleur naturelle. Pourtant, ils la connurent tous comme une « châtaine » naturelle. Elle avait aussi pris un peu de poids. Non pas qu’elle était replète, mais elle semblait bien vivre et c’était tant mieux. Elle avait eu lors de ses 16 ans quelques crises d’anorexies. Elle qui était mince comme un clou. C’était d’ailleurs le groupe – dont Thomas particulièrement – qui l’aidèrent à passer au travers du miroir déformant de sa réalité. Aujourd’hui, elle semblait avoir son poids santé… quoique qu’on pouvait entrevoir quelques livres en trop sur ses hanches, mais rien de très grave. Néanmoins, malgré un physique resplendissant et loin du squelette chétif qu’elle était à l’époque, il y avait quelque chose de triste dans ses yeux. Quelque chose d’inexplicablement sombre et dur. Il faut dire que ses yeux bleus presque gris n’aidaient pas à irradier son visage.

– Hé bien ! Tu vas être déçu Frédéric car je te bats: je suis mariée depuis 10 ans au même homme qui s’appelle Albert, mon cher ! Et non, il n’a pas pu venir pour des causes professionnelles.

Il y eut des gloussements et Caroline tapota le bras de Frédéric avec son coude, celui-ci admettant qu’il avait eu tort de dire ça. Il demanda alors à Sophie ce qu’elle faisait:

– Hé bien… Je suis femme au foyer.

– Oh ! s’exclama Caroline, presque envieuse. Alors, j’imagine que tu as des enfants avec ton Albert ?

– Non, malheureusement. On a passé des tests et… Euh… Je suis stérile.

Thomas, Caroline, Laurence et Julie lui firent des regards compatissants pour la réconforter. Julie osa – de façon surprenante – lui prendre la main pour l’encourager. Il y avait Philippe qui, mal à l’aise, espéra qu’on ne reste pas dans la talle du sujet trop longtemps. Par contre, Frédéric eut un air confus:

– Alors, c’est quoi ? Tu te fais vivre par ton mari ?!

Il reçut une tonne de regards le dévisageant sévèrement et un coup de coude de Caroline:

– Fred, calice !

Il faut comprendre que la réaction de Fred, bien que maladroite et mal formulée, avait presque du sens. Sophie bouillonnait à l’époque d’idée: elle voulait travailler dans le milieu de la mode et changer les conventions, rendre accessible la mode aux gens ordinaires. Elle avait déjà travaillé son logo et quelques modèles pour sa première collection automne/hiver… Alors, l’imaginer femme de maison à préparer les repas de son mari sans sortir de la maison ou presque c’était… C’était le fantôme même de la Sophie qu’ils avaient connu.

Elle regarda Fred avec un peu de colère:

– Je suis heureuse avec mon mari et c’est tout ce qui compte. Non ?

– C’est juste que tu avais des projets à l’époque…

– Comme toi tu avais le projet d’être joueur professionnel et tu as pas réussi ! Je te fais-tu chier avec ça ? Non !

Sophie était rarement agressive, mais il ne fallait pas la chercher. Ce que Frédéric avait malencontreusement oublié. Les deux se regardaient en chiens de faïence. Sophie avait frappé là où ça faisait mal. Aussitôt, une petite voix s’exclama:

– Maman, pou’quoi ils crient ?

– Pour rien ma chérie, ils se taquinent. (Laurence se tourna vers les autres.) On devrait peut-être changer de sujet, non ? Je pense que c’est à ton tour Philippe…

– OK, ouais. Hé bien, je suis vendeur d’automobiles chez un important concessionnaire de la Rive-Sud et ce qui a trait à ma vie amoureuse, je peux dire que plusieurs femmes sont passées dans ma vie mais qu’aucune ne s’est arrêtée dans mon aire de repos. Et c’est correct comme ça, je ne crois pas aux relations amoureuses de toute façon.

– Ah, c’est pas vrai ! s’énerva Caroline. Ne me dis pas que tu es toujours aussi cynique face à l’amour !

– Encore plus, ma chère, avec tout ce que la vie m’a envoyé !

– Tu n’as peut-être pas, ajouta Étienne, trouvée la bonne.

Philippe poussa alors un presque cri de réjouissance.

– Ah, je l’attendais celui-là. Le concept de la bonne ! Étienne, tu es un gars intelligent, ça me déçoit que tu sois dans ses schémas-là. Tu ne sais pas que le concept de la « bonne » a été inventé par le Love Inc. pour nous faire gober de force l’idée de la « sainte relation amoureuse qui dure toute la vie », concept impossible pour les animaux que nous sommes et qui ne peuvent qu’aimer une saison.

– C’est quoi ça le Love Inc. ? demanda Thomas, presque insulté.

– Je l’expliquerai plus tard, quand la petite sera couchée et qu’on aura bu un peu plus de vin.

– Ça, ajouta Laurence avec un brin de sarcasme, ça veut dire qu’il faut être chaud pour que sa théorie ait du sens et encore…

– Non, pas du tout ! Pas du tout ! Mais disons que pour parler de c… Euh de C-U-L, ça passe mieux quand il y a un peu d’alcool et quand les enfants sont couchés !

– Pas pire, il te reste un peu de moral !

– Ben là ! Je ne suis pas un monstre ! Pis toi, Étienne, puisque tu sembles embarquer dans la conspiration de l’amour, as-tu (Il prit un ton sarcastique.) trouvé « la bonne » ?

– Non, pas vraiment, non. Euh… En fait, je dirais que…

Tous le regardèrent avec curiosité. Il semblait mal à l’aise et coincé. Comme une biche entourée de loups, il n’aurait pas le choix de se délier la langue sur le sujet… Étienne aurait voulu l’éviter, mais en même temps, c’était une partie de son être:

– Gang, il faut que je vous dise que je suis gay !

Il poussa un gros soupir. Ça y est, c’était dit. Il savait qu’il recevrait probablement plein de remarques désobligeantes, surtout venant de Frédéric le sportif. Pourtant, tous se regardèrent d’un air complice et avec un sourire. Le petit homme au teint basané leva la tête et les interrogea du regard:

– C’est quoi le problème ?

– Disons que, fit Frédéric, on avait de sérieux doutes depuis fort longtemps ! Alors, c’est juste la confirmation de nos soupçons !

Ils eurent un rire complice et tendre.

– Pourquoi vous ne m’avez jamais dit ça ?

– Ben oui ! fit Caroline avec sarcasme. Je suis sûr que tu aurais adoré qu’on te demande au Cégep, sur l’heure du dîner: hé, on pense que tu es gay, l’es-tu ?

– Boy ! Moi qui pensais que vous le prendriez mal !

– Ben voyons donc ! dit Thomas qui ne put s’empêcher de tapoter amicalement le dos de son ami. Franchement, on est plus ouverts que ça, je pense bien !

– Ben aux jokes de fif que vous disiez à l’époque…

– Ben là, se défendit Frédéric, ça veut pas dire qu’on en avait contre les gays. Bon, je t’avoue que je trouvais ça bizarre à l’époque, mais je ne t’aurais pas battu pour autant ! Franchement !

– En plus, ajouta Thomas, moi j’avais la confirmation des soupçons.

Aussitôt, comme dans un chœur de théâtre, tous lâchèrent sur la même intonation – même le principal sujet un « HEIN ?! » monumental.

– Comment ça ?

– Ben vers la fin du Cégep, je t’ai vu dans les cases en éducation physique embrasser un certain Marc-Antoine Chevrier…

– Pas le beau nageur ? s’exclama Sophie en cherchant une affirmation d’Étienne.

Les joues pourpres et son hochement de tête indiquèrent qu’effectivement, les deux jeunes hommes avaient bien passé presque un avant-midi à se « frencher » dans les vestiaires (ils avaient cru être discret mais il semble que Thomas les avait aperçu) et, par la suite, en fin de journée, ils s’étaient rendus à l’appartement du nageur au physique de dieu grec pour se sustenter, c’était peu de le dire… Bref, ce n’était pas une grande histoire d’amour pour le jeune homme… mais une foutue de belle expérience avec un des plus beaux athlètes du Cégep de Sherbrooke.

– Alors, je vais me rectifier, fit Philippe avec un grand sourire. As-tu trouvé « le bon » Étienne ?

– Non plus malheureusement. Et pour ceux qui se demanderaient ce que je fais dans la vie, autre chercher un « chum », je travaille en graphisme pour une compagnie de pub…

– Ah ! s’exclama Julie. Fais-tu toujours des BDs ?

– Hum… Plus vraiment, disons que… J’ai accroché mes crayons là-dessus !

– Je ne comprends pas, tu avais du talent !

– Ouais, ben le marché de la BD est petit et… Fallait bien que je paye mon appart dans la métropole alors… C’est l’alimentaire qui a pris le dessus !

Étienne était déçu de faire son constat, mais il était réaliste. De toute façon, mise à part ses amis, son entourage trouvait que c’était absurde de vouloir vivre de la bande dessinée, que ce n’était pas sérieux et pas assez payant. Il trouvait parfois dommage d’avoir cédé à la pression populaire de faire de l’argent. C’est pourquoi il enviait Simon, celui-ci avait toujours voulu suivre sa passion et non les besoins matériels… Mais bon, aujourd’hui, il était mort et Étienne était vivant. Il n’était donc pas si heureux que ça… Il se tourna vers son costaud voisin de droite, Thomas et lui demanda aussi de participer à l’exercice collectif. Il soupira, pris une gorgée de vin – ce qui fit plaisanter Philippe qui affirma qu’on allait encore assister à un récit de déception autour de la table:

– Au niveau amoureux, c’est un désastre ! J’ai eu des occasions, j’ai rencontré des femmes, mais à chaque fois ce n’était pas un amour aussi réciproque que ça devait être. Donc, je suis toujours en quête de la femme avec qui j’aurais… (Il eut un ton nostalgique et triste.) une petite famille.

– Ah, je suis désolée Thomas ! dit Caroline avec compassion.

Étienne lui remis le tapotement dans le dos reçu quelques minutes plus tôt. Laurence, quant à elle, lui pris la main avec tendresse. Frédéric, touché par la peine de son ami, lui demanda gentiment:

– Et tu fais quoi dans la vie, mon cher Tommy ?

– Je suis… thérapeute de couple.

Tous s’arrêtèrent dans leur action, estomaqués. Frédéric faillit recracher sa gorgée vin. Tous se doutaient que Thomas allait être dans un travail en lien avec des êtres humains, il était si sensible, doux et plein d’empathie. Mais de l’imaginer thérapeute de couple… Comment disait l’adage ? Cordonnier mal chaussé… ?

– Ce n’est pas parce que ma vie sentimentale n’est pas au beau fixe que je ne peux aider des gens vous savez !

Laurence brisa le silence qui venait de s’installer :

– Oui, c’est clair ! C’est juste qu’on a toujours en tête l’image d’un thérapeute de couple qui va bien en couple…

– Mes expériences ratées me donnent justement une vision réaliste des choses pour aider mes patients !

– Je te crois ! C’est juste étrange un peu…

– Moi, déclara Philippe en prenant une bouchée dans son sandwich, ce qui me déçoit un peu Thomas, c’est que tu participes au Love Inc. C’est surtout ça qui m’étonne.

– Toi, j’ai ben hâte que tu m’expliques c’est quoi ton esti de Love Inc. ! Ça me gosse pas mal !

– Tantôt, tantôt ! Et toi, ma belle Laurence, on sait que tu as une charmante petite fille, mais à part ça ?

– Oh, ben… Je suis réceptionniste dans un bureau de courtage. Rien de bien passionnant, mais ça nous permet de vivre !

– Et le père de la petite – que j’imagine qui est ton conjoint – fait quoi ?

– Ah ben, dernièrement, il a décidé qu’il avait des envies de paternité et réclame une garde partagée de la petite !

Le ton colérique de Laurence glaça l’ambiance. Philippe la regarda, circonspect. Il n’osait pas trop poser la question qui viendrait automatiquement, mais ses yeux parlaient pour lui. Laurence était embêtée: elle n’avait surtout pas envie de parler du marin présentement. Pas avec sa fille à côté, en plus, qui bien que jeune pouvait déjà comprendre que son père était revenu dans le portrait.

– Oui, Phil, tu as tout compris ! Je suis une maudite mère monoparentale qui s’est fait sacrer là quand le géniteur a appris qu’il pouvait être père ! Hé oui ! Pour ton monde snob, je suis une conne qui s’est fait avoir dans le « pattern » le plus classique de l’histoire de l’humanité ! Alors, tu peux le dire !

– Dire quoi ?

– Ben que je suis une conne, une perdante, une épaisse, une naïve ! Come on ! Je suis capable d’en prendre ! Tu ne serais pas le premier, tu sais !

– Je n’oserais jamais te dire ça, tu le sais.

– Ah non ? Pourtant, je t’ai vu me dévisager avec la petite à l’église aujourd’hui et on se rappelle de certaines affaires au Cégep où – comment dire ? – tu m’as vite fait comprendre que je n’aurais pas de place dans ta vision de ce que devrait être le monde.

– Laurence…

– Quoi ? Tu ne veux pas qu’on revienne là-dessus ? Pourtant, tu n’as pas la langue dans la poche !

– HÉ ! s’énerva Frédéric. Vos petites chicanes d’ancien couple raté, on peut-tu… ?

Il siffla en voulant dire que personne n’avait envie de se faire suer avec leurs chicanes. En effet, dans la première année du Cégep, Laurence et Philippe étaient sortis ensemble. Malheureusement, durant l’été, les choses avaient tourné au vinaigre et la rentrée de la seconde année fut ardue. Ils restèrent amis, mais il y eut toujours des moments amour-haine entre les deux. Personne n’osa s’en mêler à l’époque, pas même le délicat Thomas qui trouvait la situation assez complexe comme cela.

Alors, aujourd’hui, la situation était pareille sauf qu’ils avaient grandi. Alors qu’elle sentit que Laurence allait ajouter quelque chose, probablement une remarque cinglante, Caroline s’empressa de dire:

– Quant à moi… Ben je suis directrice d’une boîte de communications dans la région de Montréal. Rien de gros, mais disons qu’on a acquis une bonne réputation et on a agrandi la boîte considérablement dans les cinq dernières années. On est passés de 10 employés à peine à une quarantaine en tout. Quant à ma vie personnelle… Moi, non plus, je vous rassure… Ce n’est pas nécessairement jojo. J’ai été mariée à un homme. On a eu 3 beaux enfants puis, on a divorcé. Il aurait peut-être fallu de tes services mon Thomas ! (Elle fit un petit rire sardonique.) On se partage la garde des enfants et je suis depuis quelques mois – on s’en va sur le 6 mois – avec un homme qui a déjà 2 enfants d’une union précédente. Bref, je suis dans le nouveau modèle de la famille recomposée ! Une femme moderne quoi…

Elle rit jaune. Disons que son divorce était fort récent (ça allait faire 2 ans au mois de juin prochain) et forcément ça ramenait toute sortes de souvenirs plutôt douloureux. Thomas la regarda:

– Je vous aurais aidé avec plaisir. Avoir su…

– Bof ! Thomas, comment j’aurais pu savoir que tu étais thérapeute de couple. Et de toute façon, je suis pas certaine que j’aurais aimé que mon ami – bien que je t’aime beaucoup en tant qu’ami – je suis pas certaine que j’aurais été à l’aise à ce que tu m’analyses avec mon ex…

Thomas eut un sourire à la fois amusé et triste. Définitivement, il y avait beaucoup de déception à cette table. Il croyait être le seul être déçu du groupe et finalement, tous étaient malheureux dans un domaine. Bizarre…

– Au fait, demanda Laurence, c’es-tu Jason le père de tes enfants ?

– Oh boy ! Non… Non, c’est… Tu ne l’as pas connu.

– As-tu le goût, demanda gentiment Julie, d’en parler ?

Caroline soupira. Elle se sentait mal, tout à coup, de mettre son coeur à nu comme ça. Pourtant, c’était le but même de l’exercice. Elle souhaitait ce genre de discussion. Plus que celle de la pluie et du beau temps. Et puis, si elle amorçait le tout, peut-être suivraient-ils dans les confidences. Elle toussota, fit un tour d’horizon du groupe qui la regardait en attendant un récit de sa part et dit:

– Présentement, je pourrais vous parler du jour où j’ai mis mon ex à la porte… Par contre, Fred me rendrais-tu un service ?

– Ouais, bien sûr !

– Passe-moi dont le vin ! Je pense que je vais avoir besoin d’une seconde coupe pour ça…

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13
Sep
08

Chapitre 3 – Orgueil et préjugés

Frédéric soupirait. Il savait bien que sa femme n’aimerait pas l’idée, mais il avait envie de retrouver sa bande avant d’apprendre le décès d’un ou d’une autre. Comme l’avaient dit Caroline et Sophie, c’était le moment idéal. Idéal était peut-être un grand mot, mais c’était tout de même un signe que la vie leur envoyait: la mort de Simon avait réussi à réunir 8 personnes qui s’étaient complètement perdues de vue ! Sans tomber dans le paranormal ou le spirituel, Frédéric y voyait presque un signe divin dans ces retrouvailles inattendues. Mais évidemment, cela laissait de glace sa femme. Ou plutôt, il savait bien qu’elle s’ennuierait ferme durant cette soirée. C’est pourquoi, en gentleman, il lui avait offert de prendre la voiture et de rentrer à la maison. Lui reviendrait avec Caroline ou un autre membre du groupe qui passerait par Brossard. Mais Audrey eut alors un soubresaut en entendant le nom de la brunette bouclée qui semblait avoir beaucoup de pouvoir de persuasion…

– Alors, dis-moi Fred, c’est elle ta maîtresse ?

Les joues déjà rouges de l’homme prirent une teinte plus pourpre encore:

– Ah, tu ne vas pas revenir là-dessus ?! Combien de fois il faudra que je te le dise ?

– Chéri, si tu savais le nombre de gars qui disent ça…

– Lis bien sur mes lèvres : JE – N’AI – PAS – DE – MAÎTRESSE !

– Ouais, c’est ça…

Frédéric aurait bien voulu frapper sur quelque chose pour se défouler, mais il n’y avait qu’une couverture de neige humide et des pierres tombales dans les environs.

– Écoute, comment tu veux que Caroline soit ma maîtresse ? Je ne l’ai pas vue depuis 15 ans !

– On n’en sait rien. Vous pouvez très bien jouer le jeu de ceux qui font semblant de ne pas s’être vus depuis des années.

– Ah ! Ridicule ! Je n’ai aucun talent de comédien, tu le sais bien.

– Non, mais tu es doué pour le mensonge…

Frédéric se tourna vers le reste du cimetière. Soudain, il eut une idée presque pas permise: pouvait-il se faire arrêter pour mettre sa femme dans une fosse déjà ouverte ? Ce qu’elle pouvait être obsédée par l’idée qu’il la trompe ! Pas étonnant, elle travaillait sur un comité de lecture dans une boîte d’édition. Ce qu’elle lisait le plus ? Des drames amoureux. La joie ! Depuis qu’Audrey avait ce job, Frédéric avait l’impression qu’elle ramenait l’histoire des manuscrits qu’elle lisait dans leur mariage. Une petite manie que Fred détestait au plus haut point.

Pourtant, elle n’avait pas à avoir peur. Physiquement, elle était irréprochable: grande (plus grande que lui de quelques pouces), de longs cheveux blonds bien soignés et droits comme dans une annonce de shampoing, un visage rayonnant étant un mixte entre la pâleur d’une jeune femme innocente et les couleurs d’une femme en santé, une silhouette alléchante digne de figurer dans un magazine féminin ou une annonce de yogourt et des jambes qui semblaient l’allonger encore plus. Par contre, ce que Frédéric ne savait pas, c’est le nombre de produits qu’elle devait se mettre dans le visage pour son teint radieux, toutes les teintures qu’elle se faisaient faire en secret chaque mois et toutes ses heures passées au gym pour éviter de ressembler à la génétique familiale qui la prédisposait à devenir grasse…

– Ce que je ne comprends pas, c’est ton obstination à ce que je ne vienne pas avec vous. À ce que je sache, je suis ta femme, je pourrais bien leur raconter des anecdotes sur nous deux, non ?

– Chérie, écoute-moi, tu les as vu. Il y en as-tu un qui est venu avec son conjoint ou sa conjointe à part moi ?

– Ça ne m’étonne pas, ils ont l’air d’une gang qui ne veulent pas s’engager.

– Écoute, j’ai pas envie que tu t’emmerdes là-bas ! Je veux dire, tu ne les connais pas, ils ne te connaissent pas, on risque de se parler de trucs personnels, je ne veux pas que tu sois blessé…

– Hum, hum…

– Quoi ?

– Dis plutôt que tu vas parler du fait que tu me trompes et que tu ne veux pas que je le sache, c’est ça ?

Frédéric prit une grande respiration. C’était soit ça, soit agresser un passant. Il préférait la première option. Il déposa la paume de sa main droite sur son front frais, découragé. Elle n’allait jamais démordre de cette idée. Il admettait que, parfois, il lui envoyait des signes contradictoires sur leur relation. Parfois, il était froid et distant et d’autres fois chaleureux et présent. Pour elle, il n’y avait qu’une explication logique: l’esprit de chasse était toujours présent. Il se tourna vers elle:

– Parfait. Pour te prouver que tu as tort, tu viens ! Mais ne critique pas que tu t’emmerdes, que tu ne sais pas quoi faire car je t’aurai prévenu.

– Ne t’inquiète pas chéri, dit-elle en reprenant un ton mielleux un peu hypocrite, j’ai au moins deux manuscrits à lire.

– Parfait. J’espère que ça te suffira et que lorsqu’on reviendra à la maison, tu ne critiqueras pas que c’était long et que tu t’y es emmerdé !

– Je ne peux rien promettre, lança-t-elle en se dirigeant vers leur voiture.

Frédéric grogna intérieurement. Elle avait bien réussi à le manipuler pour se rendre à cette soirée. Il s’en voulait d’être tombé dans le panneau, mais cet interrogatoire digne de la Gestapo était insoutenable. Alors, c’était vrai: sous la torture, on peut faire faire à n’importe qui n’importe quoi.

Au stationnement, tous questionnaient Caroline sur le comment du pourquoi et Laurence était déchirée. D’un côté, elle souhaitait tant reprendre le temps perdu et de l’autre, il y avait les responsabilités familiales. Puis, si elle n’était pas pour revenir avant demain, elle devait appeler l’avocat. Pas de rencontres avant mardi ou mercredi… Hé merde ! Tant pis ! La bataille contre le marin devra prendre une pause « retrouvailles ». Ce qui n’était pas un luxe, ça serait plutôt la zone d’accalmie avant l’ouragan.

– Bon, ben c’est décidé ! J’y vais ! Mais j’espère qu’il y a une place pour ma fille dans le chalet.

Caroline s’exclama, l’air radieuse:

– Certainement, amène ta « pitchounette » !

– Mais là, demanda Étienne, comment tu vas faire pour le souper ? Tu ne me feras pas accroire que tu vas faire la bouffe pour tout le monde alors qu’il est… (Il regarda sa montre.) 14h30. Surtout que, comme tu nous as dit, il faut que t’ailles demander les clés au paternel.

– Hein ? sursauta Frédéric qui les rejoignit. Faut que tu demandes les clés ?

– Ah tiens ! Un revenant ! Oui, il faut que je les demande. C’est le chalet de mon père, pas le mien. Au fait, tu fais quoi grand insignifiant ? Viens-tu ou pas ?

– Ouais… Ma femme aussi.

Le ton déçu dans la voix de Frédéric lui attira des paires de yeux interrogateurs.

– Un problème, demanda Philippe, avec madame ?

– Regarde, grand « slack », mêle-toi donc de ce qui te regarde !

– OK, OK. Ça suffit ! Elle est le bienvenue. Déjà qu’on est content de voir que ce n’est pas une épouse imaginaire… Pour répondre à ta question Étienne. Premièrement, je suis déçue de voir qu’après tout ce temps, tu ne me fais pas confiance sur la bouffe. J’ai des enfants moi là, je sais comment les nourrir et en prendre soin. Et deuxièmement…

– Tu vas aller chez le traiteur ? dit Thomas avec, pour la première fois de la journée, un sourire moqueur dans le visage.

– T’as tout compris Tommy !

Ils s’esclaffèrent. Étienne s’amusa à ses dépends. Il se doutait bien qu’elle ne ferait pas un repas pour autant de monde. Elle était accueillante Caroline, mais pour la bouffe… Elle faisait confiance aux invités pour collaborer au repas. Ou aux traiteurs. Ou aux livreurs de restaurants.

– Bon, alors, je vais aller demander les clés à mon paternel et je vais vous rejoindre.

– On se rend où nous autres ? demanda Sophie. Quand même pas au chalet ?

– Non, mais vous pourriez déjà commencer à regarder chez le traiteur ce qui vous intéresse… On va aller au « Gourmet pratique », ça avait bien servi pour le party des finissants du secondaire.

Laurence eut un mouvement de sursaut:

– Attends une minute ! Es-tu en train de dire qu’on va payer notre bouffe ?!

– Mais non ! C’est sur mon bras… MAIS j’ai un droit de regard sur la bouffe, les prix et etc. Alors, on se calme avec les idées extravagantes. Ça, ça veut dire pas de bouchées de crabe pour toi Thomas !

– C’est vraiment une mauvaise journée…, fit le rondouillard en rigolant.

Tous étaient ravis de voir que Thomas était capable de refaire des blagues. La soirée allait peut-être être moins pénible qu’ils ne le pensaient. Quant à Thomas, lui-même se surprenait de son aisance. Tout d’un coup, l’idée de retrouver tant de monde de son passé lui faisait un baume au cœur malgré la tristesse qui continuait de « squatter » les méandres de son âme. Peut-être, se disait-il, que Simon n’était pas mort pour rien. En entrant dans sa voiture, il prit son cellulaire sur le siège du passager. 1 appel manqué. Il se précipita pour voir s’il s’agissait… Tout d’un coup, son sang se retourna. Si c’était elle qui avait décidé finalement de… Il s’en voudrait de ne pas lui avoir parlé. Il regarda le nom: « Maman ». Non, ce n’était définitivement pas celle dont il souhaitait un appel.

*

– Comment ça te passer mon chalet ? On est en avril !

Le père de Caroline se tenait debout dans le salon familial, les deux poings sur les hanches, éberlué par la demande de sa fille. S’il avait bien compris, elle avait retrouvé des copains de secondaire (sa fameuse gang) et souhaitait faire des retrouvailles dans son chalet. Or, il a eu beau lui expliquer que le chalet était surtout conçu pour l’été, qu’il n’y avait pas vraiment de chauffage et qu’ils risquaient de se les geler, rien à faire. Sa fille restait catégorique: il fallait qu’ils puissent aller là. C’était pour eux un lieu mythique plein de souvenirs dans une époque où ils n’étaient pas confrontés aux dures périodes de l’âge adulte.

– Écoute, si c’est l’état du chalet qui t’inquiète…

– Oui, ça m’inquiète ! Parce que même quand on était là, vous trouviez le moyen de vous geler la fraise dans les bois. Au cas où tu pensais que ta mère et moi, on ne le savait pas… Alors, maintenant que vous êtes des adultes qui avez le droit de boire et forniquer, j’ai peur de l’état dans lequel je vais retrouver le chalet que j’ai payé de ma poche.

– Ou, devrait-on dire, de la poche de tes ex-associés ?

Le visage de Martin Dion devint écarlate. Il fulminait devant cette accusation odieuse… mais dans un sens un peu vrai. L’homme était plutôt petit, plus petit que ses enfants et sa femme. Ainsi il compensait cette petite taille par un énorme tempérament colérique.  L’avant et le dessus de son crâne étaient complètement dégarnis de cheveux, mais il restait une bonne masse de cheveux bruns avec quelques touches de gris à l’arrière du crâne. Il avait même une petite queue de cheval qui se prolongeait jusqu’à la hauteur de ses épaules. L’homme avait toujours été en forme et musclé mais la retraite et les abus de bonnes chairs avaient fait mal à sa silhouette d’antan.

Il était autrefois un chef de chantier respecté. Associé avec quelques partenaires, ils avaient eu l’idée – bien avant le courant écologique actuel – de construire un immeuble à logements qui allait se servir d’idées comme l’énergie solaire pour diminuer l’utilisation d’hydroélectricité. Un immeuble moderne et qui allait faire parler de lui sur tout le globe. Malheureusement, les associés voulaient surtout éliminer M. Dion du projet à cause de son tempérament et de son perfectionnisme. Ayant eu vent du poignard qui allait être planté dans son dos, il s’est retiré du projet… avec beaucoup de l’argent investi. Étonnamment, il n’a jamais été accusé de fraude. Caroline s’était toujours doutée que son père avait fait du chantage aux anciens associés qui avaient probablement tous des activités économiques louches qu’il aurait pu dénoncer dans un procès.

– Je pensais que tu voulais que je te prête les clés du chalet ?

– Ah, papa ! Arrête de faire ton « bougonneux » ! De toute façon, Laurence va avoir sa fille. Donc, on ne boira pas comme des trous. On aimerait ça se souvenir de nos retrouvailles !

– Pis vous allez faire quoi ? Discuter de ce qui vous est arrivé depuis tout ce temps ?

– Euh… Papa, c’est ça le but de retrouvailles. Je veux savoir ce qui leur est arrivé au niveau professionnel et personnel et c’est réciproque !

Son père soupira et la regarda, l’air désapprobateur.

– Es-tu sûr que tu as le goût de parler de ta vie personnelle à tes « amis » ? Parce que, je ne pense pas qu’il y a de quoi être fier…

– Hé ! On ne reprendra pas cette discussion-là !

– Ben, on ne l’a jamais vraiment fini vu comment ça a viré la dernière fois…

– POPA, C’EST PAS PARCE QUE TU DÉSAPPROUVES MA VIE QUE ÇA VA ÊTRE DE MÊME POUR EUX, OK ? Tu vis peut-être bien avec tes vieilles idées des années 50-60, mais moi je vis au 21ème siècle. Alors, me prêtes-tu les clés ou non ? Parce que je vais trouver une autre solution si tu ne veux pas !

Martin se dirigea vers la cuisine, sortit un petit trousseau contenant quelques clés et alla les donner à sa fille sans cérémonies. Son ton de voix était plus faible, mais il dit avec aplomb:

– Dans les années 50-60 comme tu dis, le monde était plus stable. Bonne soirée et ramène-moi les clés demain !

Encore un peu sous le choc de s’être emportée, elle ne put que glisser un faible merci à son père et sortir de la maison. Elle détestait se chicaner autant avec son père, mais depuis 2 ans, c’était invivable. Il semblait s’être juré lui faire la vie dure à cause de ses choix personnels en ce qui avait trait à sa famille. Il faut dire aussi qu’elle savait que son père n’était pas le progressiste de première ordre. Néanmoins, alors qu’ils s’entendaient si bien avant, il était devenu aigri et vindicatif avec elle. Ce qu’elle regrettait beaucoup, mais en même temps, elle voyait alors une face peut-être plus sincère de son paternel. Une face qu’elle détestait avec une hargne qui mettait mal à l’aise les autres membres de la famille. En fermant la porte de la maison familiale, elle soupira:

– Normal que c’était stable dans ces années-là, le monde était aliéné par la religion et le gouvernement…

Soulagée tout de même d’avoir eu ce qu’elle désirait, elle entra dans son automobile, démarra la voiture, mont le volume de la radio et poussa un petit cri de défoulement. Elle put enfin retrouver un sourire et se dire que les retrouvailles à venir n’allaient pas être un gâchis.

31
Août
08

Chapitre 2 – En os et en chair

Le cercueil était maintenant dans la fosse. Verdict unanime du jury: condamné à se faire dévorer par les vers jusqu’à la fin des temps. Julie regardait le cercueil avec frisson. Pour elle, c’était décidé: c’était l’incinération sans aucun doute. Oui, peut-être était-ce sa claustrophobie qui parlait, mais elle n’avait pas l’intention de partager le sort de Simon. Néanmoins, comme tant d’autres auparavant, elle finit par ouvrir sa main qui laissa tomber de la terre sur le tombeau. Elle se pencha vers Thomas qui restait là, sa main crispée et incapable de lâcher la poussière brune. Tu es né poussière et tu retourneras poussière…

– Thomas, fit Julie doucement en glissant une main sur son épaule, tu n’es pas obligé de faire ça.

Il se tourna vers elle, les yeux emplis de larmes.

– Si, il le faut… C’est juste que…

– Que quoi ?

– Que je n’arrive pas à croire que dès que j’ouvrirai la main, ça sera fini.

– Tu sais, ce n’est peut-être pas la fin mais un nouveau début pour lui.

Il la dévisagea avec un air ahuri. Julie était peut-être la plus spirituelle du groupe, mais tout de même, affirmer ce genre de choses sans fondements était tellement… c’était… peut-être la meilleure chose à dire dans les circonstances. Elle esquissa un sourire comme si elle admettait qu’elle n’avait fait que répéter ce que l’humanité se faisait croire depuis les balbutiements de son histoire. Il dut admettre que le sourire de la jolie demoiselle était plutôt comique et il eut presque un petit rire. Puis, il se tourna vers le cercueil. Il allait le faire, mais avant il devait demander quelque chose à Julie:

– Julie, est-ce que je pourrais… ?

Elle eut un certain temps de réflexion, cherchant à comprendre ce que sa phrase incomplète signifiait, puis elle comprit que Thomas cherchait à être seul avec la tombe de son défunt meilleur ami. Elle s’excusa et se dirigea là où se trouvait les 6 autres qui discutaient. Thomas plia les genoux comme s’il voulait parler au creux de l’oreille de Simon et murmura:

– Pardonne-moi pour tout les dits et non-dits, les gestes faits et non-faits et j’aimerais que tu saches que… J’ai essayé qu’ils soient là et ils n’ont pas voulu venir, mais… C’est toi qu’ils aiment, pas moi, j’en suis presque certain maintenant. Je… Je pense que jamais nous nous entendrons sur ce sujet, n’est-ce pas ? Alors, j’aimerais que tu saches… ce que tu sais déjà. Adieu Simon !

Il lâcha la terre et retint un sanglot coincé au milieu de sa gorge et qui poussait sur sa pomme d’Adam. C’était plus difficile qu’il ne l’aurait cru. Néanmoins, il y avait tout de même une certaine forme de libération qui se formait en son cœur. Évidemment, ce n’était qu’un petit baume. Un petit pansement sur une plaie ouverte et saignante à souhait. Mais c’était déjà l’amorce d’un début de guérison.

Au loin, tous eurent une pensée pour Thomas qui étaient encore au-dessus de la tombe. Même Frédéric eut un pincement au cœur en voyant celui-ci agenouillé devant la tombe. Philippe osa briser le silence, mal à l’aise:

– Pensez-vous qu’on devrait aller le voir ? Je veux dire, pour le consoler…

– Personnellement, affirma Sophie en tournant une mèche de ses cheveux rougeoyants autour de son index droit, je crois qu’il a besoin d’un moment de solitude.

– Je suis d’accord, dit Caroline en regardant le ciel. En tout cas, on a un beau début de mois d’avril : regardez-moi ce ciel bleu ! En plus, on est bien dehors: un vrai printemps en somme !

Étienne ne put s’empêcher de pousser un petit gloussement.

– Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit de pas correct ?

– Rien, c’est juste que… Avez-vous remarqué comment on est les Québécois ? Dès qu’on ne sait pas trop quoi dire, on se met à parler de météo et du temps qu’il fait, qu’il a fait ou qu’il annonce.

Ils se regardèrent avec des sourires complices: Étienne avait raison. La tentative de Caroline de parler du beau temps était une manière subtile d’avoir à éviter des sujets sensibles comme le décès de leur ami, la peine de leur colosse adoré ou du fait qu’ils avaient tant de choses à se dire dans un contexte où ce n’était pas le moment de parler de toutes ces choses. Ce qui était à la fois drôle et triste: eux qui se disaient tant de choses à l’époque. Philippe se pencha vers eux et susurra, comme s’il avait peur que le reste du cimetière entende:

– Allez-vous à la réception d’après les funérailles ? Parce que je vous avoue personnellement que je n’ai pas trop le goût d’y aller.

– Moi non plus, s’empressa d’ajouter Frédéric qui semblait se sentir moins mal que Philippe à ce sujet.

– Comment ça ? demanda Sophie.

– Ah, tu sais… Pas comme si j’aimais bien la famille de Simon. À chaque fois que je suis allé chez eux, sa mère avait toujours un air louche et me surveillait tout le long. Je pense qu’elle a toujours cru que j’étais un « dealer », quelque chose de même.

– Ben là, ça fait au moins 17 ans de ça !

– Regarde Sophie, j’étais juste assis comme tout le monde autour du cercueil pour la mise en terre et elle me regardait comme un chien de faïence, l’air de dire « crisse donc ton camp ! ». Alors, pas sûr que j’ai le goût de passer une soirée avec elle qui va me fusiller du regard.

– Ah les gars ! Come on ! C’est notre seule occasion de se retrouver après 15 ans. Si vous quittez déjà, on va faire quoi ?

– Ben Sophie, ajouta Laurence, je peux comprendre les gars. (Elle se fit tirer sur sa manche de manteau.) Moi, avec Joëlle, ça ne sera pas possible de rester longtemps non plus. (On tira une autre fois sur sa manche.) On a de la route à faire.

Avant de se faire tirer une autre fois sur son manteau, Laurence se tourna vers sa fille:

– Joëlle, qu’est-ce qu’il y a ?

– Maman, pipi !

– Oui, chérie, ça ne sera pas long, on va y aller faire pipi.

– Je viens de penser à quelque chose, dit Caroline avec un air songeur.

Alors que l’attention allait se tourner vers l’air de manigance de la brunette, c’est le retour pesant de Thomas qui attira l’attention. Il avait la démarche d’un ours qui venait d’échapper une belle prise qu’il aurait dévoré sans vergogne: la tête baissée, les pas lourds comme si son corps traînait dix fois le poids réel de Thomas. Beaucoup voulurent lui donner une étreinte, mais ils hésitèrent. Il sembla que l’homme replet ne cherchait pas de contact physique avec quiconque, sinon la brise fraîche qui soulevait les hurlements d’une couche de neige qui fondait. Voyant que Thomas allait garder son droit de silence et que Caroline sembla un peu contrariée par le fait d’avoir été coupée, Frédéric toussota et glissa sans aucune subtilité:

– Alors, Céline #2, tu allais dire ?

– Hein ? Ah ! J’allais dire que j’avais peut-être une idée pour qu’on se réunisse ce soir.

Tous eurent un regard interrogateur même Thomas qui semblait content que le focus se fasse sur quelqu’un d’autre que lui.

– Vous vous rappelez le chalet que mon père à Magog ?

Aussitôt, malgré l’atmosphère tragique qui régnait, tous ne purent s’empêcher de revoir rapidement des images des moments à ce chalet, un diaporama des folles années de leur jeunesse. Les baignades du matin dans le lac qui tournaient en anecdotes de ronflements et de nuits agitées par des bruits d’animaux dans le bois touffu entourant le chalet ou par des personnes ne pouvant s’empêcher de se lever durant la nuit. Les midis qui tournaient systématiquement autour de trois aliments clés: des crudités, des sandwiches et des gâteaux Vachon à moitié fondu par la chaleur de l’été. Les promenades de l’après-midi dans la nature et parfois dans de l’herbe à fumer… Les baignades de fin d’après-midi où on prévoyait ce qu’on ferait en soirée. Les soupers qui tournaient autour de quatre aliments clés: les crudités, les hot dogs/hamburgers, le spaghetti et des biscuits aux brisures de chocolat qui laissait leur marque granuleuse partout. Les soirées pleines de musique, de danse, de variantes de jeux d’enfants mais avec une touche extrême (la « tag bicycle » resterait un classique pour tous), de guimauves et encore d’herbe… Puis, il y avait finalement les baignades nocturnes où on discutait philosophie, sexe et des subtilités du corps. Au bout de quelques jours, il ne leur restait que de fabuleux souvenirs de discussions, d’anecdotes et surtout, un tas de céleris et de choux-fleurs non mangés qui finiraient inexorablement à la poubelle. Cruauté envers les crudités, c’était le cas de le dire.

– Oui, fit Étienne qui sortit le groupe de sa réminiscence collective, on se rappelle clairement du chalet de tes parents, pourquoi tu nous demandes ça ?

– Ben… Pourquoi on ne ferait pas notre propre réception là-bas. Comme ça, ceux qui veulent éviter la famille de Simon seraient corrects et on pourrait s’échanger sur nos vies sans se faire dire qu’on parle trop fort, qu’on n’a pas de respect, etc. De toute façon, on a quand même assisté aux funérailles et à l’enterrement alors…

Aussitôt, Philippe et Étienne acquiescèrent à l’idée: ça serait génial de pouvoir le faire là, même si on était loin des températures d’été. Mais quant aux autres, il y eut des doutes:

– Mais là, demanda Thomas qui sortit de son mutisme, on ferait un petit souper là et on partirait en soirée ?

– En soirée… ou demain.

– Demain ?! s’exclama Laurence. Non, écoute Caro, l’idée est bonne, mais j’ai une petite moi ! Je ne peux pas partir sur la go toute la nuit !

– Elle peut coucher au chalet, il y a de la place en masse ! Et puis, on ne partira pas nécessairement sur la go, mais il faut bien qu’on prenne le temps de se raconter ce qui se passe de bon dans nos vies. Ça fait à peu près 15 ans qu’on ne s’est pas vus !

– Et moi, déclara Sophie avec un brin de gêne, mon mari s’attendait à ce que je rentre vers 21h, alors…

– Ben, il y a une belle invention qui s’appelle le téléphone, Sophie ! Regarde, je pense que ton mari – alors, comme ça tu es mariée ? – peut comprendre que tu fais des retrouvailles avec des anciens amis de secondaire et de cégep, non ?

– Mouais…

– Et toi, Julie, pourquoi ça ne tente pas ? Il me semble que s’il y en a bien une qui doit avoir des trucs à nous dire, c’est toi. Tu as carrément disparue de la carte aux lendemains de la fin du cégep…

– Bof, tu sais, moi les soirées où on boit comme des trous… Je ne sais pas si tu te rappelles les moments au chalet, mais j’étais plutôt sage si je me compare à vous.

– Tu n’as pas écouté ce que je disais ! J’ai dit que c’était une soirée de retrouvailles: on va se RACONTER ce qui passe de bon dans nos vies depuis 15 ans ! Puis, avec une petite fille de 5 ans dans les parages, je pense qu’on est assez matures pour se calmer sur l’alcool.

– Hé, j’ai pas dit « oui » encore ! s’exclama Laurence.

– Tu n’as pas dit « non », non plus ! Allez, Julie ! Ça va être le fun !

Julie soupira, un soupir qui contenait davantage de rire que d’écœurement de se laisser prendre au jeu:

– OK, c’est bon.

– Super ! Pis toi, Fred, depuis quand tu dis « non » à une fête ?

– Depuis que ma femme est avec moi et que je ne peux prendre cette décision sans son accord.

– Ben, monsieur le « nouveau fidèle », va la trouver et va lui demander car on aimerait ça que tu sois là !

Frédéric acquiesça et se dirigea vers sa femme qui était à l’écart, ne semblant pas vouloir se mêler au groupe. Caroline s’approcha de Thomas qui regardait encore le trou creusé dans le cimetière, au loin:

– Et toi, Thomas ? Tu en dis quoi ?

– Hein ? Ta proposition ?

– De quoi je parle depuis 10 minutes, gros bêta ?

– Ah… Pffft ! Oui, pourquoi pas ?

– Hiiii ! Ça a l’air de te tenter vrai !, dit-elle avec sarcasme.

– Excuse-moi, c’est que j’ai moyennement la tête à ça.

– Je comprends… Mais veux-tu que je te dise ? Je pense que Simon serait hyper heureux qu’on le fasse. C’était un rêveur un peu solitaire mais il adorait quand on se réunissait, même quand Fred était là. C’est dire ! Ça va nous faire du bien Thomas à tout le monde… Je sais que ce n’est peut-être pas la manière la plus raisonnable d’amorcer un deuil, mais… Il me semble que pour toi et moi, c’est la meilleure méthode possible.

Il sourit et hocha la tête. Caroline et Thomas étaient les deux membres du groupe qui, à l’époque, parlaient le plus. Quand ils se retrouvaient à parler ensemble, c’était l’enfer: ils pouvaient faire durer cela durant des heures. On n’avait qu’à demander à leurs parents respectifs pour qu’ils rappellent la fameuse anecdote de ce coup de fil passé entre les deux qui avait duré presque 6 heures… Et ça n’avait pas fini parce qu’ils manquaient de sujets de conversation, mais plutôt parce que le père de Thomas voulait lui arracher la tête d’accaparer le téléphone aussi longtemps.

Alors que Caroline fit une accolade à Thomas qui se rappelait l’engueulade qu’il avait reçu de son père après ce téléphone marathon, ils remarquèrent une femme aux cheveux blonds plutôt courts et vêtue d’un long manteau noir qui était penchée sur la fosse en pleurant et un bouquet de fleurs à la main. De loin, comme ça, on aurait pu la prendre pour Julie si ce n’était que cette femme ne portait pas de lunettes.

– Thomas, demanda Caroline avec beaucoup de curiosité, tu connais cette femme ?

– Non, fit-il faiblement.

– Parce que je l’ai vu dans les premiers rangs à l’église et c’est une de celles qui pleuraient le plus durant l’enterrement ? Est-ce que c’est sa femme… ou sa blonde, je ne sais pas s’il était marié ou non ?

– Non, je ne crois pas.

– Tu ne CROIS pas ?, Caroline appuyait sur le verbe « croire » qu’elle ne comprenait pas. Ça fait combien de temps que vous ne vous êtes pas vus toi et Simon ? Parce qu’il me semblait que vous étiez les seuls du groupe à avoir gardé contact après le cégep.

Thomas ne répondit pas, son regard concentré sur cette femme mystérieuse et sur la tombe de son ami qui s’était suicidé. Il ne voulait absolument pas répondre à la question de Caroline. Ce n’était pas le moment. Il se tourna vers le groupe. La plupart d’entre eux discutaient en chemin vers l’église où ils avaient garé leur voiture.

– Bon, fit Thomas entre deux faibles quintes de toux, j’imagine qu’on se rend au stationnement et qu’on attend ce que Fred décidera de faire ?

Cette fois, il commença à marcher avec aplomb pour éviter les questionnements additionnels de son amie. Celle-ci, d’ailleurs, ne put s’empêcher de montrer qu’elle était troublée: que s’était-il passé entre Thomas et Simon ? Elle avait bien hâte d’en savoir plus. Une partie d’elle voulut aller discuter avec cette femme en deuil, savoir qui elle était et si elle avait un lien entre Simon… et peut-être même Thomas ? De l’autre côté, elle était trop gênée pour le faire. Puis, la femme si triste semblait vouloir vivre ce moment de solitude face au tombeau que deux hommes robustes commençaient à enterrer. Caroline soupira: est-ce que Simon avait conscience de ce que son geste avait laissé dans son sillage ? Alors qu’elle se dirigeait vers l’église, elle ne porta pas trop attention à la discussion animée que Frédéric avait avec sa femme…

24
Août
08

Bienvenue sur l’Île !

Hé oui ! Ne clignez pas trop des yeux ! Vous n’avez pas la berlue ! Voici un autre blogue entretenu par le Satellite Voyageur !

« Super ! » crieront ceux qui aiment ce que je fais.

« QUOI ? UN AUTRE ?! » hurleront les autres.

Hé oui, après avoir eu une grosse vague d’encouragement sur le Satellite Voyageur, je me suis dit que je pouvais faire un blogue littéraire, me permettre de vous partager mes écrits. Pourquoi un autre blogue ? Parce que je veux différencier les deux et ne pas qu’ils s’empiètrent l’un sur l’autre. Je veux que le Satellite reste mon contact quotidien d’opinions, humeurs et autres niaiseries avec la blogosphère. Par contre, l’Île sera mon repaire de littérature, de fiction, etc. Bref, le côté auteur en moi qui doit se désencrasser après quelques années de délaissement causés par tant de facteurs. 😉 Évidemment, il faut être conscient que ce blogue n’aura pas – contrairement au Satellite – des écrits qui seront mis en ligne tous les jours ! De toute façon, les billets seront plus longs puisqu’il s’agira d’écrits de fiction. Les périodes peuvent varier entre les mises en ligne, mais il y en aura souvent, je vous le promets ! Je vous conseille de mettre alors ce site dans un agrégateur pour savoir quand il y aura de la nouveauté ! 🙂

Pour le reste, si vous voulez savoir le pourquoi du nom du site et sa raison d’être, allez sur la page ici. Sinon, il ne me reste qu’à vous souhaiter la bienvenue et installez-vous confortablement ! 🙂 Ouf… C’est parti !

24
Août
08

Chapitre 1 – Et il n’en resta que huit…

Tout le monde murmurait à demi-mot. Il faut dire qu’il n’y avait pas grand-chose à dire. Sinon tant d’incompréhension. Le geste avait été si brutal, si violent, si froid. Aucune considération extérieure : le miroir de l’égoïsme à l’état brut pour certains. Pour d’autres, c’était le cri déchirant dans les ténèbres à une masse sourde. La foule était éberluée par la situation absurde à laquelle ils assistaient.

Quand Étienne entra dans l’église, il frissonna pour deux raisons : il s’était promis de ne jamais entrer dans un lieu de culte pour le restant de ses jours et il y avait le coffret de métal au bout de l’allée qui l’effrayait. 35 ans et déjà, il perdait un copain de secondaire et de collège… Ça n’avait aucun sens à ses yeux. Il soupira et chercha un siège libre d’un quelconque membre de la famille qui passerait tout le long de la cérémonie à déverser ses glandes lacrymales sur son épaule. Il y avait cette femme qui portait un voile noir et était assise seule. Mauvaise idée. Étienne sentait qu’elle allait craquer inévitablement. Il n’avait surtout pas envie de servir de mouchoir à une inconnue. Déjà qu’il avait l’impression d’entrer en terra incognitae. Pourtant, il avait grandi ici, connu ses premiers amis, ses premières douleurs, ses premiers grands moments… Mais depuis il avait quitté la région, attiré par les grands centres comme une mouche à feu sur un lampadaire.

Ah, un homme qui semblait stoïque dans un banc ! Il était déjà satisfait à l’idée de ne pas avoir à endurer des sanglots d’inconnus dans une situation déjà assez difficile comme ça. Il venait pour s’asseoir, soupirant à l’idée de devoir endurer une messe. Puis, l’homme stoïque se mit à pousser un… Étienne n’aurait pas dit un reniflement plutôt qu’une explosion nasale expulsant une substance chaud et visqueuse pour mieux la ramener dans la cavité nasale. Le tout accompagné d’un son tellement liquide que le jeune homme avait l’impression qu’il s’essuyait dans son chandail. Aussitôt, il se leva d’un bond et chercha à trouver un autre siège. Il était surpris qu’il y ait autant de monde dans l’église. Peut-être était-ce sa petitesse qui donnait cette impression… Vite, un siège, un siège !

Alors qu’Étienne cherchait avec empressement un siège, commençant à diminuer ses critères de sélection afin d’accepter l’idée d’être couvert de morve et de larmes, une paire d’épaules attira son attention. Une paire d’épaules qui ne lui était pas inconnue… Elles étaient plutôt larges terminant des bras plutôt ronds, celles-ci supportant une tête très rondouillarde et dont un petit amas de gras se retrouvait au niveau du menton. Sur le visage, on pouvait y voir une bouche fine, presque invisible, un nez doux qui s’agençait bien aux rondeurs du visage et des yeux bleu gris d’une tristesse… Une tristesse qu’Étienne n’avait pratiquement jamais vue. Il était étonné de voir ces épaules et ce visage et à la fois, non. Ça faisait du sens. Quelque part, la présence de ce personnage rondouillard dans la marée noire prouvait que la vie avait de véritables desseins. Néanmoins, pour être certain, Étienne se pencha au niveau du banc de ce personnage et murmura :

-Thomas ?!

La tête ronde se tourna alors vers Étienne, encore plus surprise de le voir :

-Étienne ? Je ne pensais pas que tu viendrais… Wow !

Thomas se leva de son banc et alla rejoindre son ami, celui qui avait disparu dans les brumes du temps comme tant d’autres. Ses bras robustes et costauds eurent vite fait d’entourer Étienne et ce fut la réciproque :

-Mes condoléances, Thomas.

-Merci. Mes condoléances à toi aussi. Je t’avoue que je suis content de te voir.

Thomas renifla un peu, l’émotion prise à la gorge et à son nez également. Mais Étienne n’en avait cure. Tant de tours d’horloge et de calendriers avaient passé depuis la dernière fois où ils s’étaient vus… Une fois l’accolade terminée, Thomas en profita pour essuyer de l’eau qui s’accumulait dans son œil droit.

-Ça doit faire…

-Presque quinze ans, oui, compléta Étienne. Mise à part ça… (Il pointa le cercueil du regard.) Comment tu vas ? Tu as l’air en forme, en tout cas.

-En forme de balloune, oui…

-Ben voyons donc ! Il me semble que tu es ben moins gras qu’au secondaire ou au Cégep !

Thomas sembla sceptique. C’était plutôt Étienne qui n’avait pas changé ou presque : taille moyenne autant en hauteur qu’en largeur, des cheveux bruns et courts dont une bonne partie semblaient aimer faire des courbes sur la verticale, évitant ainsi d’épaissir la chevelure de son ami l’artiste. Par contre, on était loin des t-shirts sur l’art qu’il portait à l’époque ou des révolutionnaires comme Che Guevara. Sa chemise blanche et simple entrée dans des pantalons propres de polyester lui donnait l’air trop… soigné comparé à ses souvenirs du dessinateur revendicateur qu’il était. Son teint était, néanmoins, toujours aussi bronzé. À croire que dans sa famille de « pure laine » (expression que le père d’Étienne A-DO-RAIT), il y avait peut-être un sud-américain qui s’était glissé dans l’arbre généalogique familial. Puis, autre aspect fascinant d’Étienne : il semblait toujours aussi « enfant » même à 35 ans. Si plusieurs disaient de Thomas qu’il avait une face de poupon à cause de la rondeur de son visage et de son corps en général, c’est pourtant Étienne qui semblait le plus jeune de tous. Thomas se rappelait avec délectation du soir des 18 ans de son ami qui avait été obligé de montrer sa carte d’identité 20 fois dans la même soirée dans un bar… Voir celui-ci énervé, obligé de demander au reste du groupe de confirmer son âge, voilà un sourire qu’il arrivait quelque peu à puiser malgré les tragiques événements des derniers jours.

-Au fait, fit Étienne, j’ai remarqué que tu étais assis seul… Est-ce que…

-Ben oui, je t’en prie ! s’exclama Thomas en désignant une place à côté de lui. Je vais te dire que je suis content de ne pas être seul aujourd’hui. C’est comme…

-Je sais, ça n’a aucun sens. J’imagine que pour toi, ça doit être pire vu que c’était…

Silence. Étienne ne compléta pas la phrase. Il n’avait pas envie de rappeler à Thomas qu’il venait de perdre son meilleur ami. Il n’avait pas besoin de le faire de toute façon. Il tapota la large épaule de Thomas qui le regarda avec énormément de tristesse. Ce qui était d’ailleurs très dur à voir. Après tout, « le gros » était reconnu comme un optimiste, un bon vivant. Il égayait le groupe, était bien souvent un diplomate dans les tensions. Bien qu’il connaissait la sensibilité de Thomas, de le voir aussi vulnérable rendait Étienne dix fois plus triste.

-Étienne, Thomas ? demanda une voix féminine juste derrière eux.

Les deux amis se regardèrent et jetèrent un coup d’œil. Ils furent estomaqués de la voir.

-Sophie ?! s’exclama Étienne.

-Hé oui !

Elle ne put s’empêcher de lâcher un petit rire en étreignant Étienne au-dessus du banc de bois solennel de l’institution religieuse, ce qui dérangea quelques membres dans l’église qui firent des « Chut ! » que le trio ignora. Après l’étreinte, elle prit la main de Thomas et elle le regarda, compatissante.

-C’est bizarre pareil… Que sa mort soit un prétexte pour qu’on se revoie.

Thomas hocha la tête.

-N’empêche, dit-il, que je ne crois pas que tout le monde viendra. Mais 3 sur 8, c’est pas mal.

-4, fit une voix dans l’allée à côté.

L’homme qui était debout les regarda avec un petit sourire complice. Ils le reconnurent tout de suite : les cheveux d’un blond vif, assez athlétique même s’il ne semblait plus avoir la masse musculaire de ses jeunes années et quelques taches de rousseur délavées sur ses joues rougeoyantes. Pas de doutes, c’était Frédéric Doyon, le sportif de la bande, le grand joueur de football…

-En fait, je devrais dire 6 parce que je crois que j’ai vu Caro et Phil dehors qui s’en venaient. Crisse que je suis content de vous voir !

… qui avait aussi un franc-parler reconnu pour créer des malaises ou mettre du piquant dans des situations déjà assez compliquées comme ça.

-Fred, bâtard ! On est dans une église !

-Depuis quand tu es devenu religieux ? demanda le sportif à Étienne. Me semblait que tu jurerais que même à ta mort, tu préférerais être enterré par une vieille sorcière entouré de ses 14000 chats que de rentrer dans une église à nouveau ?

-Oui… mais on peut garder un certain décorum, non ?

-Bah… Simon aurait voulu qu’on soit intègres. De toute façon, lui non plus je ne pensais pas qu’il aurait des funérailles ici. (Il reprit un peu plus son sérieux.) En tout cas, mes sympathies à vous trois.

Ils remercièrent Frédéric d’un hochement de tête. Puis, si Sophie et Étienne lui rendirent la pareille, Thomas resta impassible à regarder le cercueil. Il semblait plus que jamais parti dans son monde. Malgré la très étrange coïncidence de cette bande qui se retrouvait après tant d’années, il ne pouvait s’enlever de la tête la mort de Simon. Le cercueil était froid, gris acier… Ça ne lui ressemblait pas. En fait, Thomas aurait presque voulu vérifier s’il s’agissait de lui, mais le courage lui manquait. De toute façon, si ça se faisait à tombeau fermé, c’est qu’il y avait des raisons solides de le faire. Il le savait, mais une part de lui aurait voulu voir son visage une dernière fois.

-Toi, Tommy, continua Frédéric, tu dois savoir pourquoi il a… Tu sais ?

-Non, répondit Thomas inattentif, je ne le sais pas.

-Ben voyons ! Vous étiez les meilleurs amis du monde ! Tu dois ben savoir s’il était dépressif ou il y a quelque chose qui ne « feelait » pas.

-Non…

-Donc, tu n’as rien à nous dire pour expliquer ça ? Il n’a pas laissé une lettre, quelque chose ?

-Je ne le sais pas !

-Non, mais je ne sais pas mais d’habitudes les… hum, hum… suicidés laissent une lettre avant de quitter ce bas monde.

Thomas se tourna vers lui, l’air frustré par son insistance.

-De toute façon, qu’est-ce qu’en t’en as à foutre ? Tu l’haïssais ! Vous n’étiez pas capables de vous entendre !

-Euh… Non ! Bah OK, on avait nos différends, nos points de vue n’étaient pas nécessairement les mêmes, mais il était fin Simon. Puis, il m’a sauvé la mise avec quelques rédactions de français dans le temps. C’était la moindre des choses que je vienne le saluer une dernière fois avant qu’il se fasse bouffer par les vers.

-Bâtard, Fred ! s’exclama Étienne. Un peu de respect !

-Ben quoi, pas moi qui lui a tiré une balle dans la tête, c’est lui qui l’a fait !

-OK ! s’énerva Sophie. Est-ce qu’on peut changer de sujet ou baisser le ton au moins ?

Les trois gars toussotèrent et s’excusèrent. Des bruits de pas rapide résonnèrent dans toute l’église pour s’arrêter auprès de ce bas qui semblait devenir la véritable attraction de ses funérailles sur le point de s’amorcer. D’ailleurs, des rumeurs commençaient à trouver la réunion d’anciens amis de Simon plutôt dérangeantes à leur goût. Ainsi, le ton des discussions montait pour couvrir celle de l’ancienne bande.

-Ah ben vous êtes là ! Je ne peux pas croire…

La femme qui s’était arrêté près d’eux était plutôt petite, un nid de cheveux bouclés d’un brun foncé ornait sa tête délicate. Ses yeux verts perçants regardait la scène avec stupéfaction : ils étaient presque tous là ! Peut-être que l’heure et demi de voiture qu’elle venait de se taper à la course – il fallait bien qu’elle passe proche d’être en retard – allait valoir la peine finalement ! Elle leur sourit :

-Salut vous autres !

-Salut Céliiine !

3 des 4 comparses s’amusèrent à saluer Caroline sous le sobriquet dont ils l’avaient affublé à l’époque. Seul Thomas sembla plutôt froid à son arrivée. Pas qu’il ne l’aimait pas, mais il commençait à trouver que c’était plutôt surchargé pour se recueillir.

-Je ne peux pas croire que vous vous souvenez de ça ! fit la petite femme avec un grand sourire.

-Ben là, s’exclama Fred, comment oublier la grande C. Dion ? (Il l’étreignit fortement.) Comment ça va ?

-Pas si mal, si ça n’avait été de sortir de l’île… On n’est pas encore l’été que déjà ils foutent une zone de travaux sur Champlain ! Câlic…que de gang d’épais !

-Tu sens bon, en tout cas.

-Fred ! Oublie ça ! Tu ne m’as pas eue à l’époque, tu ne m’auras certainement pas maintenant.

-Non, c’était un compliment comme ça sans arrière-pensée.

-Hum, hum ! elle poussa avec beaucoup de sarcasme. Et vous autres, ça va ?

-Dans les circonstances, pas trop pire, répondit Sophie.

-Ouin… C’est horrible ! Quand j’ai su ça… On ne sait pas quoi dire face à la mort, hein ? Changement de sujet, vous êtes venus seuls ? Je peux bien parler, moi aussi je suis venue seule !

Elle poussa un rire nerveux voyant le malaise que tous avaient. Fred allait ajouter quelque chose quand une belle blonde s’approcha de lui :

-Chéri, qu’est-ce que tu fais ? Je nous ai trouvé une place !

-Oui, Audrey, je faisais juste jaser un peu avec mes anciens amis de l’école. D’ailleurs, présentation : Caroline, Sophie, Thomas et Étienne, je vous présente Audrey. Audrey, voilà une partie de ma gang du secondaire et du cégep. Plus Philippe qu’on a vu dans le stationnement tantôt !

-Bonjour ! leur fit-elle poliment. Mes sympathies à vous tous. En tout cas, dépêche-toi, j’aime pas ça attendre toute seule. Surtout dans une église et entourée d’inconnus, OK ?

-Oui, oui, j’arrive. Donne-moi deux minutes !

Alors que la belle blonde retourna à sa place, tous se tournèrent vers Frédéric, médusés. Sophie et Caroline eurent la même idée. De concert, elles lui demandèrent :

-C’est la blonde numéro quoi ?

-Les filles ! Vous vous trompez sur mon compte, je suis un gars marié moi !

-Marié ? s’exclama Étienne. C’est drôle, je ne vois pas d’alliance à ton doigt.

-Pffft ! On n’a pas besoin d’alliance pour prouver qu’on est mariés. L’important, c’est l’engagement envers la conjointe…

Les deux filles se retinrent de rire. Frédéric qui parlait de mariage, c’était comme un politicien qui disait que tout ce qu’il pense : ça n’avait aucun sens commun et c’était carrément inconcevable !

-Alors, comme ça, tu es marié ? demanda Caroline.

-Ben oui !

-Et elle, c’est la maîtresse numéro quoi ? demandèrent en chœur les deux filles.

-Elle, c’est ma femme les filles ! Coudonc, c’est si invraisemblable que je sois marié et fidèle pour vous ?

-Si on se fie à ce qu’on a connu…

-Toi, Thomas, je ne t’ai pas sonné ! Je parlais aux filles !

Néanmoins, le groupe d’anciens camarades le regardait comme si c’était une évidence : son secondaire et son cégep n’étaient faits que de conquêtes… simultanées, bien souvent. Disons que Frédéric n’avait jamais été très porté sur la notion de « une seule à la fois ». Il avait la réputation d’un chasseur de femmes, celui qui avait le plus gros tableau de chasse et qui s’était vanté d’avoir passé des moments incroyables avec les filles les plus convoitées. Alors, le voir marié avec UNE SEULE FEMME… Non ! Ça n’avait aucun sens !

-Un gars ne peut pas changer ? Je veux dire, c’est vrai qu’à 15-16 ans, j’étais un chasseur mais je me suis assagi depuis.

-Hé, arrête ! Je me rappelle qu’au dernier « party » du cégep, t’avais 3 blondes… le même soir à la même place ! Comment tu as réussi à t’en sortir reste pour moi un mystère.

-J’ai changé Sophie !

-Pas compliqué, continua Thomas, il avait le don admirable de dire à ces filles ce qu’elles voulaient entendre.

-Peut-être que oui, se choqua Frédéric, mais moi au moins j’avais des filles à baiser contrairement à certains qui se contentaient de « Playboy » et d’une relation intense avec leur main droite !

Thomas se leva d’un bond, insulté. Il fixa « l’athlète marié » dans les yeux comme en défi. Il avait l’adrénaline dans le tapis, prêt à foutre une petite baffe à celui qui ne cessait de le narguer au secondaire à propos des filles. Il avait enduré pendant des années ses petites remarques mesquines qui sur le manque de blondes dans sa vie. Caroline allait s’interposer que Frédéric déclara :

-Je crois que je vais aller rejoindre ma femme. À plus tard ! Ça a été plaisant de vous voir !

Alors qu’il quittait, Thomas restait encore debout, espérant que Frédéric revienne et qu’ils règlent leurs comptes. Les 3 autres étaient plutôt surpris de la situation : en effet, s’ils savaient que Simon et Fred avaient d’énormes problèmes pour s’entendre, Thomas était pourtant – dans le temps – le tampon entre les deux justement. Il pouvait calmer les deux sans qu’ils en viennent aux poings. De toute façon, avec son physique, Fred aurait brisé littéralement le frêle Simon qui ne semblait avoir aucun gramme de muscle sur lui. Alors, Thomas jouait le rôle d’arbitre, de médiateur. Il arrivait à garder une relative stabilité et harmonie au sein du groupe. Or, aujourd’hui, il semblait agressif, triste, hagard… Il n’était plus que l’ombre de lui-même. Néanmoins, le groupe comprenait un peu : perdre son meilleur ami du suicide, c’était horrible. Tout pour changer un homme. De plus, le pauvre Thomas semblait seul alors… Il n’avait pas grand appui.

Caroline fit signe à son ami replet de s’asseoir, ce qu’il fit voyant que Frédéric ne reviendrait pas « régler l’offense ». Étienne voulut déposer la main sur l’épaule de son ami, mais celle-ci se déroba du geste d’affection. Ce n’était pas le moment… Caroline esquissa un sourire léger et susurra :

-Je vais aller m’asseoir moi aussi. J’espère qu’on va se reparler après l’enterrement.

-Oui.

-C’est sûr !

-À plus tard, alors. Thomas ?

-…

-Mes plus sincères condoléances. Je sais que vous étiez…

-Ça va ! la coupa-t-il.

-Bon… À plus tard alors !

Elle se dirigea vers un banc à l’arrière lorsqu’elle croisa 3 visages familiers qui entrèrent à ce moment dans l’église. Incroyable, se dit-elle, toute la bande est là ! En effet, il y avait bien cette « grande échalote » de Philippe avec un costume sobre mais qui laissait transparaître son dandysme, il y avait Julie qui semblait toujours aussi timide avec un robe très sobre et peu remarquée et finalement, Laurence qui semblait encore plus brouillonne que d’habitude avec sa jupe noire mixée avec des collants à poids, une camisole blanche cachée sous un veston plutôt noir… À ses côtés, néanmoins, une jolie petite demoiselle lui tenait la main et portait une belle robe verte qui contrastait bien avec la mer de noir et de gris dans l’assistance. Caroline, émue par les événements et l’arrivée de ces trois amis, alla se projeter dans les bras de Laurence qui lui rendit la pareille sous les yeux éberlués de sa fille. Les deux ne purent retenir leurs larmes. Puis, elle reçut de Philippe une accolade moins forte mais franche. Il sourit alors qu’elle était au creux de son cou :

-Tu sens bon.

-Fred me l’a déjà faite celle-là ! dit-elle en riant un peu.

Quant à Julie, les accueils étaient plus timides bien sûr. Elle n’était pas du genre à se répandre en émotions. En fait, Caroline se doutait qu’elle ne verserait pas une larme durant les funérailles. De peur d’avoir l’air laide ou de déranger. Néanmoins, elle était contente de la voir. Elle était heureuse de tous les voir :

-C’est incroyable, on est tous là !

-Qui aurait dit que Simon serait celui qui nous réunirait ? dit Laurence avec un brin de nostalgie dans la voix.

-Pas dans les meilleures circonstances, par contre.

-C’est sûr.

-C’est vrai que c’est étonnant quand on sait qu’il a failli nous déchirer…

-Phil ! s’exclamèrent les deux filles.

-Quoi ? Ce n’est pas vrai ?

-On ne reviendra pas là-dessus ! Simon ne « feelait » pas à cette époque.

-Je ne pense pas qu’il était mieux aujourd’hui… il est dans un cercueil et pas nous.

-T’as pas changé, hein ? Toujours aussi négatif !

-C’est pas autant du négativisme que de la lucidité. Ça ne m’étonne pas ben ben qu’il soit mort de cette façon. C’est tout lui ça : même mort, il se met pratiquement en spectacle.

-Les temps sont durs pour les rêveurs, arriva à prononcer Julie.

Ils n’ajoutèrent rien à cette phrase. Elle voulait tout dire. Simon aurait superbement vécu à l’époque du siècle des Lumières : il aurait pu se hisser auprès des Jean-Jacques Rousseau de ce monde et apporter une nouvelle perspective intellectuelle sur l’homme. Hélas, il est né à l’ère du vide culturel et politique mondial : la méga mondialisation à la puissance 10 qui a fait du cynisme le sentiment #1 partout sur le globe. Forcément pour quelqu’un comme Simon, c’était la catastrophe. Quelque part, sa mort était le reflet de l’âme de bien des penseurs contemporains. L’attention de Caroline se porta sur la charmante demoiselle auprès de Laurence :

-Alors, tu as eu une fille ?

-Oui ! Joëlle, dis bonjour !

-‘Jour !

Ils esquissèrent tous un sourire devant la timidité de la jeune fille.

-Elle a quel âge ?

-Cinq ans.

-La mienne aussi a à peu près cet âge-là, dit Caroline avec un sourire à la fois charmé et à la fois soulagé de ne pas avoir eu à emmener ses enfants aux funérailles. En fait, j’ai 3 enfants.

-Pour vrai ?! Wow ! Belle petite famille ! Pour moi, juste elle, c’est assez. Les as-tu emmenés ?

-Non. C’est un ami du secondaire qui est mort, ça ne les concerne pas vraiment. Ils vont davantage s’amuser avec leur Nintendo et le beau temps dehors. C’est intéressant cette dernière fonte des neiges. On se sent vraiment plus au printemps avec la belle température.

-Ouais…

-Maman, maman ! Je veux « m’assire » !

-Asseoir, chérie, asseoir. Bon, je pense qu’on va aller s’asseoir. De toute façon, ça a l’air de vouloir commencer bientôt.

Ils se tournèrent vers l’autel. Le prêtre s’installait et il semblait attendre que les « fidèles », ou plutôt l’auditoire venu pour ces funérailles, finissent de s’installer pour amorcer la cérémonie. Il semblait relativement jeune pour un prêtre, probablement dans la quarantaine avec quelques rides de sagesse commençant à subtilement se développer sur son front. Néanmoins, il avait déjà son visage sévère de curé qui n’entendait pas à rire.

-Oui, je crois qu’on va devoir s’asseoir, dit Philippe, avant qu’il nous tire du regard !

Ils eurent tous un sourire en voyant le visage du curé qui n’attendait que ces derniers posent leur popotin sur des sièges pour amorcer la cérémonie.

-Bon ben à plus tard !

-Oui !

-Mes condoléances à vous tous, souligna Julie.

-Au fait, demanda Caroline, ça serait bien qu’on se jase tous après les funérailles, question de se mettre à jour.

Ils acquiescèrent de la tête et se dépêchèrent de s’asseoir avant que le prêtre ne commette un meurtre. Laurence ne pouvait s’empêcher de saluer tous ses amis de secondaire qui se trouvaient dans la salle. Alors, elle passa rapidement près des bancs, leur dit un « Salut! » rapide et trouva une place avec sa fille. Elle sentit bien quelques regards réprobateurs, mais elle s’en fichait.

-Mes amis, commença le prêtre, nous sommes réunis ici dans la maison du Seigneur pour qu’il recueille l’âme de Simon Prévert, un homme aimé par tant de gens…

S’ils écoutaient tous le discours du curé, les 8 amis avaient la même pensée en tête. Aujourd’hui était une journée étrange… À croire que Simon s’était suicidé pour qu’ils sortent de leurs vies et reviennent ensemble pour une dernière fois avant qu’il ne quitte ce monde, si ce n’était déjà fait. Ça n’avait aucun sens et pourtant, c’était d’une logique implacable. Simon adorait ce genre d’ironies de la vie. Était-ce là son dernier acte, celui le plus puissant, l’apothéose d’une œuvre tragique qui finirait sur une note incroyable : si je réunissais ces gens qui se sont perdus de vue il y a à peu près 15 ou 16 ans, qu’auraient-ils à se dire ? Sauraient-ils être honnêtes et ne pas tomber dans le cliché des apparences ? Sauraient-ils se dire ce que lui n’a jamais été en mesure de faire ?

Bien que mort, il connaissait déjà la réponse. Heureux qui comme Simon a fait un beau voyage, est mort et a laissé une graine. Une graine qui poussera en phare. Un phare qui sortira, peut-être, 8 personnes de la brume…

24
Août
08

Car tout a besoin d’une présentation

Ce qui est bizarre avec le Net, c’est que comme tout est virtuel, ce n’est pas comme présenter un livre fini, complété, édité, complet finalement. Il faut penser un peu à l’envers. Or, qu’est-ce qu’on trouve à l’envers d’un livre ? Un résumé alléchant pour nous donner le goût de lire. Cependant, c’est plutôt difficile de faire le résumé parfait d’une œuvre qu’on amorce… Mais bon, je suis malin, j’ai quand même prévu le coup. 😉 Je vous offre donc comme premier récit sur l’Île, une comédie dramatique réaliste intitulée « Cette génération qui ne savait pas aimer« . Un titre et une histoire qui me suit depuis quelques temps, en fait. Bon, on s’entend que c’est le récit qui me « dérouille » de l’écriture alors, ne vous étonnez pas si le style n’est pas aussi incroyable que bien des auteurs. Mais bon, c’est le mien… Quoique c’est pas très alléchant tout ça mon petit… Allez, un vrai « résumé » d’histoire digne d’une couverture de livre 😛 :

Lorsque l’un d’entre eux décèdent tragiquement, 8 amis d’école qui se sont perdus de vue se retrouvent. 15 ans ont passé depuis leurs « au revoir » et chacun a vécu sa vie sans se donner de nouvelles. Dans ce contexte morbide de retrouvailles, ils doivent aborder leurs carrières, leurs changements, leurs amours… Un difficile exercice pour chacun qui les emmènera à se confronter face aux autres et à eux-mêmes, mais peut-être aussi à trouver l’espoir qui semble leur échapper. « Cette génération qui ne savait pas aimer » est un récit sur l’amour (l’amour fou, l’amour désillusionné, l’amour lucide), sur les constats et sur la fragilité et la complexité des relations humaines.

Bon là, on dirait un vrai résumé positif ! 😉 Allez, je vous souhaite d’avoir beaucoup de plaisir au fil des prochains mois à lire les récits touchants, drôles, tragiques, frustrants et en quête d’espoir de ces 8 personnages. Allez, je leur laisse la place… moi je ne suis que le greffier de leur quête. 😉




Les jours passent et passent sur l’île

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Les paroles s’envolent, mais les écrits restent

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