Le soleil commençait à s’abaisser sur l’horizon. Dans quelques heures, il n’allait plus être qu’un souvenir discret qu’il y eut jour. Les montagnes étaient fort enneigées, peu touchées par la chaleur du soleil qui se faisait ressentir dernièrement. Signe que la nature n’était pas tout à fait prête à délaisser l’hiver. Le chalet ne faisait pas exception et il y avait encore une bonne couverture de neige sur le sol entourant le bâtiment. Néanmoins, l’air moins froid des derniers jours donnait une aura de jours meilleurs, une évaporation des sentiments ardus face à la saison hivernale qui s’effaçait peu à peu. Le chalet était constitué d’une armature – si l’on peut dire – de bois sec qui semblait vouloir craquer sous les températures extrêmes, mais résistait. Il était constitué de deux étages. Sur l’étage supérieur, il y avait 2 chambres et une pièce qui faisait office de débarras aidé par l’aspect d’un grenier qu’elle possédait. À l’étage principal se trouvaient tous les commodités: un petit salon avec de nombreux coussins dépareillés (provenant de divers dons ou ensembles de salon vivant des jours heureux dans un dépotoir quelque part) et un téléviseur pour qui les mots “technologie”, “numérique” ou “haute définition ne faisait aucun sens. Néanmoins, il ne possédait pas d’oreilles de lapin et semblait, malgré l’épaisse couche de poussière qui le recouvrait, fonctionner encore. Il était fermé. Il y avait la salle des commodités: toilettes, bain qui faisait aussi office de douche et évier douteux. Douteux parce que le fond était dévoré par la rouille et on se demandait si – lorsqu’il n’y avait pas personne – une créature avait dévoré le fond de l’évier pour y laisser des marques rouge et brunes plutôt terrifiantes. De plus, la pièce des commodités avaient un aspect film d’horreur: la petite lumière bleutée qui devait illuminer la pièce avait tendance à grésiller, parfois se fermer quelques secondes sans explications et donnait à la salle un aspect froid à longueur d’année. En entrant dans le chalet plus tôt, Philippe s’était exclamé qu’ils devraient tourner le prochain “Saw” ici, ça serait l’ambiance idéale pour un film gore. L’action était davantage dans la plutôt grande salle à manger/cuisine qui était illuminé par une ampoule régulière, mais surtout par la superbe vue qui menait sur le lac qui dégelait tranquillement, les montagnes encore éclairées par le soleil couchant et le grand balcon. Mais lorsqu’ils entrèrent, ce n’est pas la vue qui les marqua le plus. Du moins, à part pour Audrey, la femme de Frédéric qui était subjugué par l’immensité de la vue. Non, tous étaient plutôt énervés par le fait que rien n’avait changé ou presque. Les couleurs, les objets, les ambiances, les odeurs… Tout était identique ! Tout d’un coup, c’était un retour de presque 20 ans en arrière. Quelque part, ça leur plaisait. C’était tellement plus simple à cette époque… Pas de comptes, pas d’assurances, pas d’enfants, pas de conquêtes, pas de maisons. La paix, tout simplement. L’insouciance du moment.
On apposait les victuailles sur la table. Il y en avait pour une armée, c’était peu de le dire. Les choix de nourriture étaient variés : ça allait du simple et classique sandwich pas de croûte à des crevettes avec une sauce asiatique dont l’effluve rendait tout le monde – sauf Julie qui était allergique aux fruits de mer – gaga. Personne n’allait mourir de faim ce soir, c’était clair. Ni de soif. 10 bouteilles de vin ornaient la table. Une folie de Philippe qui avait réussi à avoir de superbes prix… grâce à une ex qui travaillait à la SAQ. Ils avaient aussi acheté café, tisanes, thés et jus pour la petite et pour ne pas boire que de l’alcool. Tranquillement, on commençait à s’attabler. Pourtant, alors que le chalet grouillait de vie et que tous discutaient en préparant le festin, personne ne parlait vraiment de sa situation. On parlait de bouffe, de vins, de paysages, de photo et même d’ordinateurs… mais pas de leur vie. À croire qu’il fallait garder le suspense pour plus tard.
Tous s’assirent à la table et riaient en continuant de badiner. Sophie versait du vin dans les coupes de chacun des invités.
- Moi ‘si, j’en veux ! s’exclama la petite Joëlle qui regarda le liquide rouge dans la coupe de sa mère de manière intéressée.
- Pas question chérie, ce n’est pas bon pour les enfants. Ça leur donne plein de boutons plein de pus. Quand tu les pètes, ils sont tous verts et ils coulent. Tu ne veux pas avoir plein de boutons, hein ?
- Ouach !
- C’est ce que je pensais.
Sophie se pencha vers Laurence, amusée et dégoûtée à la fois. Elle murmura:
- Tu es diabolique.
- Peut-être, mais elle ne me le demandera plus de la soirée.
Une fois que les verres de chaque personne furent remplis de nectar de raisin fermenté, Caroline tapota son verre avec sa cuillère tout en se levant. Tous eurent un petit sourire. Frédéric osa dire l’image que tous avaient en tête en entendant ceci:
- C’est quoi Caro ? On es-tu à un mariage ? Faut-tu qu’on embrasse la personne à côté de nous ?
Il regarda sa femme qui était plus ou moins amusée, son attention plus tournée vers la charmante brunette qui attirait l’attention de tous.
- Très drôle, Fred ! Non, je voulais qu’on porte un toast –
- On s’en doutait, dit Étienne avec complicité.
- Merci, Étienne. Alors, je voulais qu’on porte un toast à celui qui nous a réuni. Peut-être pas de la manière la plus agréable qui soit… mais il nous a permis de nous revoir. Simon… On…
Il y eut un silence de malaise. Tout d’un coup, c’était la capsule hommage aux morts de cette cérémonie de retrouvailles. Tous baissèrent la tête ou eurent une pensée pour le disparu.
- On ne saura jamais pourquoi tu es parti aussi vite. Tu as toujours été mystérieux alors… Pourquoi ça changerait ? (Voyant que la plaisanterie macabre ne faisait sourire personne, elle baissa la voix, émue.) On voulait te dire que malgré tout, on t’aime et je pense qu’on aurait préféré que tu sois là avec nous plutôt que… On ne sait où. À Simon, notre grand poète contemporain qu’on a perdu !
- À Simon !
Ils levèrent tous leur verre et burent une gorgée de vin, une des plus acides de leur vie. Pour Thomas, elle semblait faire plus mal que les autres. Ses joues déjà vermeilles au naturel devinrent cramoisies. Il ne semblait pas pleurer pourtant. En fait, il pensait et ses pensées faisaient plus mal que le deuil qu’il vivait. Il reprit rapidement une deuxième gorgée du vin australien, espérant que celle-là fasse passer la grande douleur qui le tenaillait. Malheureusement, l’effet ne fut pas aussi drastique qu’il l’aurait souhaité. Caroline se rassit et elle reprit la parole de manière plus pimpante cette fois:
- Bon, maintenant que le “sain” esprit ou… Non, pardon Simon, l’esprit tordu veille sur nous…(Cette fois, sa blague eut plus de succès.) Je propose qu’on fasse un tour de table rapide et qu’on dise chacun notre tour ce qu’on fait dans la vie et notre statut matrimonial peut-être. Alors, qui commence ? (Elle se tourna vers son ami athlétique à sa droite.) Frédéric, peut-être ?
- Mouais… Je peux ben !
Il poussa un rire gras qu’il fut le seul à faire. Pendant ce temps, tout le monde commença à piocher dans la nourriture, attendant que Frédéric parle.
- Bon ben, comme vous l’avez vu, je suis marié avec cette femme. Elle s’appelle Audrey. Donc, à moins que tous vos conjoints ou conjointes aient décidé de ne pas venir aujourd’hui, je vous “clenche” niveau statut matrimonial.
Il poussa encore son rire gras. Plusieurs eurent un rire jaune et pendant ce moment de malaise, Thomas se pencha vers Étienne qui était à sa gauche et dit d’un ton aigri :
- Il faut toujours qu’il se vante, hein ?
- Tu dis…
- Non, sérieusement, je suis marié depuis… 8 ans, hein ? Ça va faire 8 ans qu’on est mariés cette année ?
- Rassurant de voir qu’il faut que tu me le demandes, fit Audrey d’un ton sarcastique.
Caroline s’exclama sous les rires de l’Assemblée:
- Mais ne t’inquiète pas ! C’est qu’il n’est pas habitué d’être accoté depuis autant de temps, hein Fredou ?
- Gna gna gna !
Les rires continuèrent de plus belle.
- Bon, je peux continuer ?
- Oui, oui, fit Sophie en terminant de glousser.
- Bon ben c’est ça, je suis marié, on vit dans une belle maison à Granby qu’on s’est “pognés” il y a peu de temps et ma femme travaille dans le milieu de l’édition…
- Et tu fais quoi ? demanda Étienne en fourrant un bout de pain dans sa bouche.
- Pffft ! Ben je travaille dans le domaine du sport.
- C’est pas étonnant, répliqua Philippe, mais en tant que joueur ?
- Coudonc, chéri, es-tu gêné de leur dire ce que tu fais dans la vie ?
- Nonon ! Je… Je…
Il avala une gorgée de vin et essuya les quelques larmes de sueur qui commençaient à naître sur son front.
- Je suis professeur d’éducation physique dans une polyvalente.
Aussitôt, il baissa la tête de honte, fixant une feuille de salade dans son assiette. Thomas dit doucement:
- Ben, c’est pas mal. Mais tu n’as pas été joueur professionnel de football finalement ?
- Non…
Il finit par prendre sa fourchette et dévorer hargneusement cette feuille de salade qui se moquait de lui. Frédéric avait honte de ce qui était advenu de sa carrière. Il s’était promis de rejoindre la LCF (Ligue canadienne de football) après le collégial. Particulièrement pour les Alouettes de Montréal. Malheureusement, à la veille du camp de sélection des joueurs, il avait décidé que ça serait correct de conduire malgré les 3 bières et demi qu’il avait dans le corps. Idée qu’il regretta lorsqu’il se planta dans le décor. Il évita une tragédie qui aurait pu le mettre dans un fauteuil roulant pour de bon, mais se retrouva tout de même quelques mois dans un fauteuil plus un an et demi de réhabilitation. Jamais plus il ne pourrait courir comme avant avec la même célérité, un désavantage sérieux pour le joueur d’offensive qu’il souhaitait être. Ainsi, adieu les rêves de carrières professionnelles. Il dut se tourner vers un plan B. Or, avec ses notes, il n’eut d’autre choix que de penser à être professeur d’éducation physique pour le secondaire. Alors qu’encore à son âge il aurait pu être entouré de grands joueurs et de superbes meneuses de claques, il se retrouvait avec des morveux impolis et avec la volonté de bouger d’un escargot. Et les regards de compassion de ces anciens camarades ne l’aidaient pas à se sentir mieux. Il désirait vivement qu’on passe à quelqu’un d’autre.
Caroline sentit l’embarras de Frédéric et elle se tourna vers la prochaine personne à la droite de Frédéric, Julie. Celle-ci mangeait discrètement tout en ayant un regard désolé pour Fred. Elle vit le regard de Caroline qui semblait lui dire: “Allez, c’est à toi !” Aussitôt, elle voulut se cacher sous le tapis mais trop tard, les regards se tournaient tous naturellement vers la blonde aux lunettes minces lunettes. Julie avait néanmoins changé et ses cheveux étaient beaucoup plus courts qu’avant où elle portait – selon Laurence et Caroline – d’horribles couettes qui lui donnait un air de tyrolienne, détonnant dans une polyvalente disons. Aujourd’hui, la femme semblait plus en forme et ses cheveux plutôt courts lui faisaient bien. Elle restait frêle, fragile et timide, mais elle ressemblait plus à une femme qu’à une fillette.
- Moi ? fit-elle. Mon dieu, il n’y a pas grand chose à dire. Euh… Je travaille dans l’aide humanitaire.
- Wow ! fit Sophie réellement impressionnée. Tu as dû voir du pays en s’il vous plaît !
- J’ai voyagé, oui.
Elle sourit timidement, les souvenirs de ces quelques périples revenant dans sa mémoire au même moment.
- Tu es allée où ?
- Je suis allé à Haïti à quelques reprises, au Kenya, au Qatar et… en Éthiopie. Mais dernièrement, j’ai plus travaillé dans les bureaux d’organismes au Québec.
- Wow !
- Puis, pour les amours ? demanda Caroline curieuse.
- Rien de spécial.
Philippe eut un regard interrogateur:
- Ça veut dire quoi ça ?
- Ben… Je suis célibataire.
- Ah !
Il ne fut pas surpris. Ce qui l’aurait surpris, ça aurait été le contraire: elle, en couple… Il faudrait pour ça qu’elle détruise tous les murs de gêne qu’elle met devant elle. Ils semblaient si épais que mis à part un super-héros pouvant passer au travers des murs, ça semblait impossible. Il se disait que, probablement, Julie finirait sa vie seule, entourée de chats pour lui tenir compagnie. L’image semblait cruelle, mais les réactions de la femme lui donnaient raison selon lui.
Puis, Sophie sentit que c’était à son tour. Sophie avait beaucoup changé depuis qu’elle était une jeune adulte. Elle avait tout d’abord mis quelques touches de rouge à ses cheveux, des touches très belles, bien harmonieuses. On avait l’impression que c’était sa couleur naturelle. Pourtant, ils la connurent tous comme une “châtaine” naturelle. Elle avait aussi pris un peu de poids. Non pas qu’elle était replète, mais elle semblait bien vivre et c’était tant mieux. Elle avait eu lors de ses 16 ans quelques crises d’anorexies. Elle qui était mince comme un clou. C’était d’ailleurs le groupe – dont Thomas particulièrement – qui l’aidèrent à passer au travers du miroir déformant de sa réalité. Aujourd’hui, elle semblait avoir son poids santé… quoique qu’on pouvait entrevoir quelques livres en trop sur ses hanches, mais rien de très grave. Néanmoins, malgré un physique resplendissant et loin du squelette chétif qu’elle était à l’époque, il y avait quelque chose de triste dans ses yeux. Quelque chose d’inexplicablement sombre et dur. Il faut dire que ses yeux bleus presque gris n’aidaient pas à irradier son visage.
- Hé bien ! Tu vas être déçu Frédéric car je te bats: je suis mariée depuis 10 ans au même homme qui s’appelle Albert, mon cher ! Et non, il n’a pas pu venir pour des causes professionnelles.
Il y eut des gloussements et Caroline tapota le bras de Frédéric avec son coude, celui-ci admettant qu’il avait eu tort de dire ça. Il demanda alors à Sophie ce qu’elle faisait:
- Hé bien… Je suis femme au foyer.
- Oh ! s’exclama Caroline, presque envieuse. Alors, j’imagine que tu as des enfants avec ton Albert ?
- Non, malheureusement. On a passé des tests et… Euh… Je suis stérile.
Thomas, Caroline, Laurence et Julie lui firent des regards compatissants pour la réconforter. Julie osa – de façon surprenante – lui prendre la main pour l’encourager. Il y avait Philippe qui, mal à l’aise, espéra qu’on ne reste pas dans la talle du sujet trop longtemps. Par contre, Frédéric eut un air confus:
- Alors, c’est quoi ? Tu te fais vivre par ton mari ?!
Il reçut une tonne de regards le dévisageant sévèrement et un coup de coude de Caroline:
- Fred, calice !
Il faut comprendre que la réaction de Fred, bien que maladroite et mal formulée, avait presque du sens. Sophie bouillonnait à l’époque d’idée: elle voulait travailler dans le milieu de la mode et changer les conventions, rendre accessible la mode aux gens ordinaires. Elle avait déjà travaillé son logo et quelques modèles pour sa première collection automne/hiver… Alors, l’imaginer femme de maison à préparer les repas de son mari sans sortir de la maison ou presque c’était… C’était le fantôme même de la Sophie qu’ils avaient connu.
Elle regarda Fred avec un peu de colère:
- Je suis heureuse avec mon mari et c’est tout ce qui compte. Non ?
- C’est juste que tu avais des projets à l’époque…
- Comme toi tu avais le projet d’être joueur professionnel et tu as pas réussi ! Je te fais-tu chier avec ça ? Non !
Sophie était rarement agressive, mais il ne fallait pas la chercher. Ce que Frédéric avait malencontreusement oublié. Les deux se regardaient en chiens de faïence. Sophie avait frappé là où ça faisait mal. Aussitôt, une petite voix s’exclama:
- Maman, pou’quoi ils crient ?
- Pour rien ma chérie, ils se taquinent. (Laurence se tourna vers les autres.) On devrait peut-être changer de sujet, non ? Je pense que c’est à ton tour Philippe…
- OK, ouais. Hé bien, je suis vendeur d’automobiles chez un important concessionnaire de la Rive-Sud et ce qui a trait à ma vie amoureuse, je peux dire que plusieurs femmes sont passées dans ma vie mais qu’aucune ne s’est arrêtée dans mon aire de repos. Et c’est correct comme ça, je ne crois pas aux relations amoureuses de toute façon.
- Ah, c’est pas vrai ! s’énerva Caroline. Ne me dis pas que tu es toujours aussi cynique face à l’amour !
- Encore plus, ma chère, avec tout ce que la vie m’a envoyé !
- Tu n’as peut-être pas, ajouta Étienne, trouvée la bonne.
Philippe poussa alors un presque cri de réjouissance.
- Ah, je l’attendais celui-là. Le concept de la bonne ! Étienne, tu es un gars intelligent, ça me déçoit que tu sois dans ses schémas-là. Tu ne sais pas que le concept de la “bonne” a été inventé par le Love Inc. pour nous faire gober de force l’idée de la “sainte relation amoureuse qui dure toute la vie”, concept impossible pour les animaux que nous sommes et qui ne peuvent qu’aimer une saison.
- C’est quoi ça le Love Inc. ? demanda Thomas, presque insulté.
- Je l’expliquerai plus tard, quand la petite sera couchée et qu’on aura bu un peu plus de vin.
- Ça, ajouta Laurence avec un brin de sarcasme, ça veut dire qu’il faut être chaud pour que sa théorie ait du sens et encore…
- Non, pas du tout ! Pas du tout ! Mais disons que pour parler de c… Euh de C-U-L, ça passe mieux quand il y a un peu d’alcool et quand les enfants sont couchés !
- Pas pire, il te reste un peu de moral !
- Ben là ! Je ne suis pas un monstre ! Pis toi, Étienne, puisque tu sembles embarquer dans la conspiration de l’amour, as-tu (Il prit un ton sarcastique.) trouvé “la bonne” ?
- Non, pas vraiment, non. Euh… En fait, je dirais que…
Tous le regardèrent avec curiosité. Il semblait mal à l’aise et coincé. Comme une biche entourée de loups, il n’aurait pas le choix de se délier la langue sur le sujet… Étienne aurait voulu l’éviter, mais en même temps, c’était une partie de son être:
- Gang, il faut que je vous dise que je suis gay !
Il poussa un gros soupir. Ça y est, c’était dit. Il savait qu’il recevrait probablement plein de remarques désobligeantes, surtout venant de Frédéric le sportif. Pourtant, tous se regardèrent d’un air complice et avec un sourire. Le petit homme au teint basané leva la tête et les interrogea du regard:
- C’est quoi le problème ?
- Disons que, fit Frédéric, on avait de sérieux doutes depuis fort longtemps ! Alors, c’est juste la confirmation de nos soupçons !
Ils eurent un rire complice et tendre.
- Pourquoi vous ne m’avez jamais dit ça ?
- Ben oui ! fit Caroline avec sarcasme. Je suis sûr que tu aurais adoré qu’on te demande au Cégep, sur l’heure du dîner: hé, on pense que tu es gay, l’es-tu ?
- Boy ! Moi qui pensais que vous le prendriez mal !
- Ben voyons donc ! dit Thomas qui ne put s’empêcher de tapoter amicalement le dos de son ami. Franchement, on est plus ouverts que ça, je pense bien !
- Ben aux jokes de fif que vous disiez à l’époque…
- Ben là, se défendit Frédéric, ça veut pas dire qu’on en avait contre les gays. Bon, je t’avoue que je trouvais ça bizarre à l’époque, mais je ne t’aurais pas battu pour autant ! Franchement !
- En plus, ajouta Thomas, moi j’avais la confirmation des soupçons.
Aussitôt, comme dans un chœur de théâtre, tous lâchèrent sur la même intonation – même le principal sujet un “HEIN ?!” monumental.
- Comment ça ?
- Ben vers la fin du Cégep, je t’ai vu dans les cases en éducation physique embrasser un certain Marc-Antoine Chevrier…
- Pas le beau nageur ? s’exclama Sophie en cherchant une affirmation d’Étienne.
Les joues pourpres et son hochement de tête indiquèrent qu’effectivement, les deux jeunes hommes avaient bien passé presque un avant-midi à se “frencher” dans les vestiaires (ils avaient cru être discret mais il semble que Thomas les avait aperçu) et, par la suite, en fin de journée, ils s’étaient rendus à l’appartement du nageur au physique de dieu grec pour se sustenter, c’était peu de le dire… Bref, ce n’était pas une grande histoire d’amour pour le jeune homme… mais une foutue de belle expérience avec un des plus beaux athlètes du Cégep de Sherbrooke.
- Alors, je vais me rectifier, fit Philippe avec un grand sourire. As-tu trouvé “le bon” Étienne ?
- Non plus malheureusement. Et pour ceux qui se demanderaient ce que je fais dans la vie, autre chercher un “chum”, je travaille en graphisme pour une compagnie de pub…
- Ah ! s’exclama Julie. Fais-tu toujours des BDs ?
- Hum… Plus vraiment, disons que… J’ai accroché mes crayons là-dessus !
- Je ne comprends pas, tu avais du talent !
- Ouais, ben le marché de la BD est petit et… Fallait bien que je paye mon appart dans la métropole alors… C’est l’alimentaire qui a pris le dessus !
Étienne était déçu de faire son constat, mais il était réaliste. De toute façon, mise à part ses amis, son entourage trouvait que c’était absurde de vouloir vivre de la bande dessinée, que ce n’était pas sérieux et pas assez payant. Il trouvait parfois dommage d’avoir cédé à la pression populaire de faire de l’argent. C’est pourquoi il enviait Simon, celui-ci avait toujours voulu suivre sa passion et non les besoins matériels… Mais bon, aujourd’hui, il était mort et Étienne était vivant. Il n’était donc pas si heureux que ça… Il se tourna vers son costaud voisin de droite, Thomas et lui demanda aussi de participer à l’exercice collectif. Il soupira, pris une gorgée de vin – ce qui fit plaisanter Philippe qui affirma qu’on allait encore assister à un récit de déception autour de la table:
- Au niveau amoureux, c’est un désastre ! J’ai eu des occasions, j’ai rencontré des femmes, mais à chaque fois ce n’était pas un amour aussi réciproque que ça devait être. Donc, je suis toujours en quête de la femme avec qui j’aurais… (Il eut un ton nostalgique et triste.) une petite famille.
- Ah, je suis désolée Thomas ! dit Caroline avec compassion.
Étienne lui remis le tapotement dans le dos reçu quelques minutes plus tôt. Laurence, quant à elle, lui pris la main avec tendresse. Frédéric, touché par la peine de son ami, lui demanda gentiment:
- Et tu fais quoi dans la vie, mon cher Tommy ?
- Je suis… thérapeute de couple.
Tous s’arrêtèrent dans leur action, estomaqués. Frédéric faillit recracher sa gorgée vin. Tous se doutaient que Thomas allait être dans un travail en lien avec des êtres humains, il était si sensible, doux et plein d’empathie. Mais de l’imaginer thérapeute de couple… Comment disait l’adage ? Cordonnier mal chaussé… ?
- Ce n’est pas parce que ma vie sentimentale n’est pas au beau fixe que je ne peux aider des gens vous savez !
Laurence brisa le silence qui venait de s’installer :
- Oui, c’est clair ! C’est juste qu’on a toujours en tête l’image d’un thérapeute de couple qui va bien en couple…
- Mes expériences ratées me donnent justement une vision réaliste des choses pour aider mes patients !
- Je te crois ! C’est juste étrange un peu…
- Moi, déclara Philippe en prenant une bouchée dans son sandwich, ce qui me déçoit un peu Thomas, c’est que tu participes au Love Inc. C’est surtout ça qui m’étonne.
- Toi, j’ai ben hâte que tu m’expliques c’est quoi ton esti de Love Inc. ! Ça me gosse pas mal !
- Tantôt, tantôt ! Et toi, ma belle Laurence, on sait que tu as une charmante petite fille, mais à part ça ?
- Oh, ben… Je suis réceptionniste dans un bureau de courtage. Rien de bien passionnant, mais ça nous permet de vivre !
- Et le père de la petite – que j’imagine qui est ton conjoint – fait quoi ?
- Ah ben, dernièrement, il a décidé qu’il avait des envies de paternité et réclame une garde partagée de la petite !
Le ton colérique de Laurence glaça l’ambiance. Philippe la regarda, circonspect. Il n’osait pas trop poser la question qui viendrait automatiquement, mais ses yeux parlaient pour lui. Laurence était embêtée: elle n’avait surtout pas envie de parler du marin présentement. Pas avec sa fille à côté, en plus, qui bien que jeune pouvait déjà comprendre que son père était revenu dans le portrait.
- Oui, Phil, tu as tout compris ! Je suis une maudite mère monoparentale qui s’est fait sacrer là quand le géniteur a appris qu’il pouvait être père ! Hé oui ! Pour ton monde snob, je suis une conne qui s’est fait avoir dans le “pattern” le plus classique de l’histoire de l’humanité ! Alors, tu peux le dire !
- Dire quoi ?
- Ben que je suis une conne, une perdante, une épaisse, une naïve ! Come on ! Je suis capable d’en prendre ! Tu ne serais pas le premier, tu sais !
- Je n’oserais jamais te dire ça, tu le sais.
- Ah non ? Pourtant, je t’ai vu me dévisager avec la petite à l’église aujourd’hui et on se rappelle de certaines affaires au Cégep où – comment dire ? – tu m’as vite fait comprendre que je n’aurais pas de place dans ta vision de ce que devrait être le monde.
- Laurence…
- Quoi ? Tu ne veux pas qu’on revienne là-dessus ? Pourtant, tu n’as pas la langue dans la poche !
- HÉ ! s’énerva Frédéric. Vos petites chicanes d’ancien couple raté, on peut-tu… ?
Il siffla en voulant dire que personne n’avait envie de se faire suer avec leurs chicanes. En effet, dans la première année du Cégep, Laurence et Philippe étaient sortis ensemble. Malheureusement, durant l’été, les choses avaient tourné au vinaigre et la rentrée de la seconde année fut ardue. Ils restèrent amis, mais il y eut toujours des moments amour-haine entre les deux. Personne n’osa s’en mêler à l’époque, pas même le délicat Thomas qui trouvait la situation assez complexe comme cela.
Alors, aujourd’hui, la situation était pareille sauf qu’ils avaient grandi. Alors qu’elle sentit que Laurence allait ajouter quelque chose, probablement une remarque cinglante, Caroline s’empressa de dire:
- Quant à moi… Ben je suis directrice d’une boîte de communications dans la région de Montréal. Rien de gros, mais disons qu’on a acquis une bonne réputation et on a agrandi la boîte considérablement dans les cinq dernières années. On est passés de 10 employés à peine à une quarantaine en tout. Quant à ma vie personnelle… Moi, non plus, je vous rassure… Ce n’est pas nécessairement jojo. J’ai été mariée à un homme. On a eu 3 beaux enfants puis, on a divorcé. Il aurait peut-être fallu de tes services mon Thomas ! (Elle fit un petit rire sardonique.) On se partage la garde des enfants et je suis depuis quelques mois – on s’en va sur le 6 mois – avec un homme qui a déjà 2 enfants d’une union précédente. Bref, je suis dans le nouveau modèle de la famille recomposée ! Une femme moderne quoi…
Elle rit jaune. Disons que son divorce était fort récent (ça allait faire 2 ans au mois de juin prochain) et forcément ça ramenait toute sortes de souvenirs plutôt douloureux. Thomas la regarda:
- Je vous aurais aidé avec plaisir. Avoir su…
- Bof ! Thomas, comment j’aurais pu savoir que tu étais thérapeute de couple. Et de toute façon, je suis pas certaine que j’aurais aimé que mon ami – bien que je t’aime beaucoup en tant qu’ami – je suis pas certaine que j’aurais été à l’aise à ce que tu m’analyses avec mon ex…
Thomas eut un sourire à la fois amusé et triste. Définitivement, il y avait beaucoup de déception à cette table. Il croyait être le seul être déçu du groupe et finalement, tous étaient malheureux dans un domaine. Bizarre…
- Au fait, demanda Laurence, c’es-tu Jason le père de tes enfants ?
- Oh boy ! Non… Non, c’est… Tu ne l’as pas connu.
- As-tu le goût, demanda gentiment Julie, d’en parler ?
Caroline soupira. Elle se sentait mal, tout à coup, de mettre son coeur à nu comme ça. Pourtant, c’était le but même de l’exercice. Elle souhaitait ce genre de discussion. Plus que celle de la pluie et du beau temps. Et puis, si elle amorçait le tout, peut-être suivraient-ils dans les confidences. Elle toussota, fit un tour d’horizon du groupe qui la regardait en attendant un récit de sa part et dit:
- Présentement, je pourrais vous parler du jour où j’ai mis mon ex à la porte… Par contre, Fred me rendrais-tu un service ?
- Ouais, bien sûr !
- Passe-moi dont le vin ! Je pense que je vais avoir besoin d’une seconde coupe pour ça…




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